Souriez ! Vous faites la révolution.

Article publié le 9 décembre 2004
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Article publié le 9 décembre 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Après des années de tolérance aveugle, la nation ukrainienne se réveille, et s’étonne elle même. Un Ukrainien en séjour en Pologne partage avec nous sa vision des événements.

A peine avais-je commencé à rédiger cet article que je fus détourné de mon travail par mon voisin, qui se rua dans ma chambre en hurlant : « Des musiciens polonais sont en train de partir pour Kiev. Ils vont descendre directement place de l’Indépendance ! Y’a encore quelques places libres dans le bus. T’as 20 minutes pour faire tes valises ! »

Dès que nous eûmes passé la frontière ukraino-polonaise je fus frappé par le nombre de drapeaux orange [couleur du parti d’opposition] qui flottaient au bout des antennes radio sur les voitures. L’orange, couleur de l’atmosphère quasi irréelle de la solidarité, de l’unité et de la liberté du peuple ukrainien. Cette couleur, on la voit partout : sur les arbres et les poteaux, sur les vêtements, et même sur les mannequins des vitrines. Cette révolution n’a pas divisé la société ; bien au contraire, il règne une étonnante unité entre pauvres et riches, orthodoxes et catholiques, Ukrainiens et Russes. C’est une révolution « pour » et non une révolution « contre ». Tous, jeunes et moins jeunes, sont sortis dans la rue pour se débarrasser une bonne fois pour toutes du gouvernement post-communiste. Le leitmotiv de cette révolution, « Nous sommes nombreux et nous sommes invincibles » marque la naissance d’une nation à part entière, politisée et européenne. L’Ukrainien, autrefois homme triste, grincheux, abattu par la précarité et le doute, se transforme en un homme plein de joie et d’envie de vivre. A Kiev, cette métamorphose s’opère juste devant nos yeux. Qu’il neige ou qu’il vente, ils sont des centaines de milliers dans la rue, et ceci jour et nuit. Parmi ceux-ci, aucun incident. Les partisans de Ianoukovitch, le candidat du pouvoir en place, qui ont été mobilisés pour se rendre à Kiev sont accueillis et traités très chaleureusement au nom du dirigeant de l’opposition, Iouchtchenko. Et rapidement beaucoup d’entre eux posent leur écharpe ornée de l’inscription « pour Ianoukovitch » pour s’habiller en orange. Un des slogans de la révolution orange est « Souriez, vous faites la révolution ! »

Le trou noir de Donetsk

Cette atmosphère s’est répandue dans toute l’Ukraine, sauf dans une région industrielle à l’Est du pays. Là, dans la région de Donetsk, on accepte la prétendue victoire de Ianoukovitch. Précisément ici, où l’on a le plus manipulé les votes comme les votants, avec un cynisme indescriptible. On a fait croire aux électeurs qu’une fermeture de toutes les mines de charbon de la région se produirait en cas de victoire de l’opposition, on leur a fait croire à l’arrivée du fascisme, on les a persuadés que Iouchtchenko vendrait tout le pays aux Etats-Unis. C’est ce qu’on leur a répété pendant des mois, et ce jusqu'à ce que ces paroles soient gravées dans leur esprit. De plus le gouvernement a relevé les plafonds des retraites et des aides sociales. Cette mesure, économiquement fatale, était une stratégie électorale habile qui pourrait déclencher dans un avenir proche une vague d’inflation dans le pays. Pourtant c’est précisément dans cette région que le gouvernement, qui a perdu la partie dans tout le pays, voudrait jouer son dernier atout, à savoir l’idée du séparatisme. Avec l’appui du président Koutchma et d’hommes politiques russes comme le maire du Moscou Lioukov, les dirigeants locaux essaient de persuader de toutes leurs forces les habitants que l’Ukraine va être divisée.

Un nouveau Vaclav Havel

Pourtant, les mensonges et provocations constants ont depuis peu de temps un effet boomerang. Le dirigeant de l’opposition Iouchtchenko y contribue de façon très importante. Cible d’attentats moraux et physiques (en septembre, il aurait même été victime d’un empoisonnement), discrédité par la télévision, trahi par beaucoup de ses proches, il n’a jamais une seule fois répondu par un coup bas. Il a continué son discours qui prône la sincérité, le professionnalisme et l’intégration sociale. Déjà, Iouchtchenko est décrit comme le Vaclav Havel ukrainien.

Pour l’aider à gagner, les Ukrainiens doivent faire comprendre à leurs compatriotes de la région de Donetsk qu’il est temps de se libérer des œillères imposées par le gouvernement. Des volontaires de tous les coins du pays se sont proposés de partir pour le bassin de Donetz et expliquer aux habitants quel sera la politique de Iouchtchenko dans leur région. Leur raison et leur humour seront alors les armes les plus fortes des Ukrainiens.

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Traduit du russe par Maria Zurkan.