Souad El Maysour : « faire tomber la frontière de la mémoire »

Article publié le 2 décembre 2007
Article publié le 2 décembre 2007
Strasbourg, le 25 novembre 2007 Par Yulia Kochneva et Jean-Baptiste Mathieu A l’occasion du festival « Strasbourg Méditerranée », Babel Strasbourg a rencontré l’artiste plasticienne Souad El Maysour pour la présentation publique de sa dernière création : « La femme dans l’imaginaire colonial ou le temps des regards ».
Son travail révèle le visage, le regard et l’humanité des femmes de l’Orient colonisé et dont les corps étaient exhibés sur des cartes postales envoyées à travers l’Europe à la fin du XIXème siècle. Cette image de la femme orientale était loin de la réalité : l’artiste plasticienne entend l’éclairer en mettant en lumière les portraits de ces femmes réalisés à l’henné.

Souad, pourrais-tu expliquer la naissance du projet ?

Il est tout d’abord né de l’idée que les contes des Mille et une nuit ont été réintégrés en Orient par l’Occident. Texte oublié en Orient, il a été redécouvert par l’Occident et « relivré » à l’Orient. Tout est parti de là. Un deuxième ouvrage m’a vraiment marqué car c’est lui qui, à mon avis, a déclenché des choses intéressantes : c’est la thèse de Christelle Taraud « La prostitution coloniale ». A partir de cet ouvrage-là, je crois qu’il y a des choses qui se sont réellement mises en place pour moi. C’est un des premiers livres qui traite réellement à la fois des femmes, de la prostitution et du colonialisme. Ces images existaient, j’en avais déjà vu quelques-unes, et alors qu’il n’y a pas beaucoup d’archives et peu d’ouvrages autour de ces questions, cette thèse a permis de mettre la lumière sur la condition de ces femmes. Et bien sûr, le sujet traite principalement du Maghreb. Tous ces éléments m’ont saisie et ces images ont réellement pris un autre sens pour moi.

Pourquoi est-il intéressant et nécessaire de mettre en valeur ces images dans le climat actuel ?

Je trouve que l’on est dans une époque où la production de l’image est intense et réelle. Quand on voit tous les outils à notre disposition pour accéder à l’image, c’est assez impressionnant. Il me paraît donc beaucoup plus intéressant de revenir sur les images qui ont été produites. J’entends par là de se poser à un moment donné les questions suivantes : qu’est-ce qu’on a pu produire, qu’est-ce qu’on a fait, comment revenir sur ces images et comment les réintroduire dans un champ plus artistique ? Et bien sûr se demander pourquoi ces images ont été produites. En résumé, mon objectif de départ est de savoir comment revenir sur des images produites sachant qu’aujourd’hui produire une image ne me paraît pas excessivement difficile et compliqué. Autrement dit comment essayer d’interpréter nos images, nos productions.

expo_souad_2.JPGComment as-tu retrouvé ces images, comment les as-tu traitées : comment es-tu trouvé le mécanisme pour mettre en avant uniquement les visages, avoir un système où les visages n’apparaissent qu’avec une lumière etc. ?

Je travaille le henné depuis plus de dix ans. Pour moi c’est à la fois un matériau et quelque chose qui appartient aux femmes au Maghreb. Mon idée était donc de transposer ce matériau sur d’autres supports et en même temps de préserver tout le sens qu’il a et toute la richesse qu’il peut apporter. Le glissement s’est fait du meuble vers le papier : le meuble au départ traité comme un corps, comme un corps tatoué et le glissement s’est fait vers le papier par les portraits. La découverte de ces cartes, la façon dont je les ai acquises est assez difficile parce qu’il a fallu un an, voire plus, de recherches, d’achats, dans les marchés aux puces, sur les enchères et sur Internet.

« Redonner une dignité à ces femmes, leur offrir une nouvelle identité »

En Europe ?

Uniquement en Europe et particulièrement en France, sauf pour certaines cartes que j’ai achetées sur Internet et qui venaient d’autres pays européens. Mais ce sont principalement des cartes trouvées en France. Les achats ont été progressifs ; l’acquisition d’œuvres, de cartes postales, a pris un certain temps. A cette époque, j’ai pu constater l’intérêt que pouvaient avoir certains collectionneurs par rapport à ces cartes. Et plus les femmes étaient nues, plus les cartes étaient difficiles à regarder et plus elles étaient chères. J’étais assez étonnée de l’intérêt que ces cartes qui datent du fin de XIXe début XXe siècle, pouvaient encore avoir à l’heure actuelle et la passion qu’elles pouvaient susciter chez certains collectionneurs.

Et le fait de séparer le visage du reste du corps ?

C’est évidemment à partir de là que tout mon travail s’est mis en place : c’était comme redonner une forme de dignité, offrir une nouvelle identité à ces femmes. Quand on regarde ces cartes entièrement, on se retrouve souvent face à un corps dénudé, dévoilé ou à une forme de dévoilement sous-entendu. Et ce n’est pas que le dévoilement du corps, mais aussi celui du visage: en les restituant dans leur époque, on sait que ces femmes ont du se dévoiler face à l’objectif. Ces femmes étaient souvent des prostituées ou des danseuses parce que le nombre de modèles était assez limité : on s’en rend justement compte quand on commence à faire des recherches sur ces cartes. Il était évident pour moi qu’il ne fallait surtout pas exhiber une seconde fois ces corps et qu’il fallait recadrer les choses vers le visage, vers cette identité, ces regards surtout, qui m’ont hanté pendant un certain temps. Ces femmes ont suscité en moi de vraies questions à travers leur regard, parce qu’elles ont quelque chose de commun dans ce regard : elles ont un regard tourné vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Autant leur corps est exhibé, autant leur regard est intérieur. Je trouvais qu’il était essentiel et aujourd’hui presque un devoir de retravailler cette forme d’identité du portrait. La lumière n’est évidemment pas juste un artifice, mais c’est la lumière de la mémoire. Quand on allume ces portraits, le portrait se révèle au regard ; le regard de ces femmes se révèle à nous. Mettre de la lumière sur ces portraits était une manière intentionnelle de faire revenir la lumière de la mémoire sur ces images. Il y a aussi toute la dimension que prend le henné sur le support et qui était le fruit du hasard. En produisant ces sérigraphies, le henné a continué à travailler six mois après et a finalement transpercé le papier, comme une forme d’empreinte, comme quelque chose de fantomatique. Les portraits se révèlent de l’autre coté du papier. La double dimension, le double regard, sont au cœur de ce projet et l’intérêt que ce matériau peut prendre en continuant à vivre sur le papier renforce ce travail artistique.

expo_souad.JPGC’est la première exposition ici à Strasbourg. Il y en aura d’autres en Europe mais aussi au Maghreb : est-ce que le message que tu veux véhiculer par cette exposition est le même en Occident qu’au Maghreb ?

L’exposition est prévue à Paris, à Bruxelles, à Stuttgart, à Rabat et à Fès. L’intérêt de montrer ces images ici en France, en Europe, n’a évidemment pas le même sens qu’au Maghreb.

Au Maghreb, je pense, qu’il y a un inconscient beaucoup plus fort. Il y a quelque chose de l’ordre de médiation avec cette exposition. Remettre ces prostitués, ces danseuses dans des lieux fréquentables est un défi : leur redonner une place dans cette société qui finalement les a bannies, les a reniées et qui continue de le faire encore aujourd’hui.

Pour la France ou pour l’Europe je dirais que le but est tout simplement d’inciter à regarder ces femmes différemment, à les regarder au-delà du corps, à les regarder en tant que femmes, en tant qu’être humain. A travers cette sérigraphie, je dénonce aussi le fait que la femme et les enfants sont les premières victimes des oppressions et de l’instrumentalisation.

Le slogan de StrasMed cette année est « faire « tomber la frontière », que signifie cette expression pour toi ?

Faire tomber la frontière de la mémoire évidemment ! Si on arrivait tous, que ce soit en Europe ou au Maghreb, à dépasser les crispations actuelles, on pourrait peut être aborder les sujets qui nous concernent tous de manière plus sereine. Et quelque soit le lieu, quel que soit le peuple, je crois que nous devons vraiment commencer à poser les vraies questions.

Le festival « Strasbourg-Méditerranée » a lieu à Strasbourg jusqu’au 8 décembre. Visitez le site du festival : www.strasmed.com