Souabylone : du swag pour les Souabes à Berlin

Article publié le 1 mars 2013
Article publié le 1 mars 2013
Des mangeurs de Spätzle venus du tradi sud-ouest de l'Allemagne s'abattent sur Berlin comme une pluie de sauterelles. Si des Allemands ne sont pas bienvenus chez des Allemands, qu'est-on en droit de craindre au niveau européen ? Casse-tête berlinois sur la justice sociale et le futur du Vieux Continent.

A Berlin, malheur à celui qui a l'habitude de commencer ses phrases par l'adorable expression « Fuddel ». Oui, en ces jours sombres, il lui faudra des bobards bien préparés pour répondre à l'inévitable question « mais d'où tu sors ? ». Car ce Fuddel, un petit mot qu'on adresse à une bonne copine, vient du dialecte souabe. Or les Souabes, une peuplade provenant du sud-ouest de l'Allemagne, vivent actuellement des heures troubles dans la capitale allemande.

Ces rois des Spätzles (les spätzles ne sont autres qu'une spécialité de nouilles, ndlr) ont déjà la réputation d'être être très travailleurs, bien propres sur eux, prêts de leurs sous et petits bourgeois. Les mauvaises langues quant à elles affirment qu'ils envahissent Berlin tels une armée d'insectes affamés. Ils sont arrivés après la réunification, attirés par le charme crapuleux, trépidant et décalé de la métropole sur la Spree. Leur prédilection les a portés à s'établir dans ce quartier à moitié ruiné, peuplé de retraités, d'étudiants, d'artistes et de travailleurs, nommé Prenzlauer Berg. Ils ont alors acheté et rénové des appartement et des immeubles entiers. C'est pour leur agrément que s'ouvrent petites boutiques stylées, galeries branchées, bistros tendances et autres magasins de glace au yaourt : très vite, Prenzlauer Berg cesse d'être un simple « quartier » pour devenir « LE quartier cool ». Voilà que maintenant les habitants historiques en disparaissent, tout comme ont déjà disparu les pissotières et les poêles à charbons. Tous les anciens habitants? Non ! Quelques durs à cuire se dressent encore contre l'inéluctable montée des loyers et l'invasion des couples bobos.

Statue au Spätzle de Souabylone

"Tout à fait. Kollwitz Square est notre place Tahrir."Wolfgang Thierse, vice-président (SPD) du Bundestag et l'un des derniers berlinois de souche à « P-Berg », fait partie de ceux-là. La prolifération de Souabes et les mutations culturelles engendrées lui hérissent les poils. Un truc qu'il ne supporte absolument pas, c'est l'implantation de mauvaises habitudes linguistiques : là, dans son quartier, dans sa zone à lui, une boulangerie a étiqueté ses petits pains « Wecken » au lieu de « Schrippen ». (ndlr : comme si une boulangerie parisienne lui proposait une chocolatine). A Berlin, ça souabe aux fournils !Il s'en est indigné dans les médias, ce que le land sudiste a critiqué diplomatiquement, avant que la colère de la communauté berlino-souabe ne se décharge en une attaque perfide et nocturne, une attaque de Spätzle. Des inconnus ont lancé le plat national souabe sur la statue de Käthe Kollwitz, sculptrice persécutée par les nazis et icône des classes ouvrières berlinoises. Le groupement Free Schwabylon se fait alors connaître en revendiquant l'attentat. Selon leur propres dires, les soldats de cette guérilla urbaine à la nouille combattent pour la libération de Prenzlauer Berg afin d'y ériger leur propre ville, Souabylone (Schwabylon en souabe).

Cette escarmouche burlesque entre Souabes et Berlinois est rapidement devenue un feuilleton national, dépeinte comme un combat identitaire au sein-même de l'Allemagne ou encore comme l'éclosion d'un nouveau patriotisme local, patriotisme jusqu'alors confiné dans l'amour des produits culinaires de son terroir.

"Un mur de boulette va protéger les Berlinois contre les vapeurs de Souabes à Berlin" (via tumblr)

Les Souabes sont maintenant devenus le synonyme du clivage social à Berlin

Enfin, aussi désolés qu'ils le soient, les Souabes sont maintenant devenus le synonyme du clivage social à Berlin, une ville dans laquelle les loyers montent à mesure que les salaires descendent, le tout à une vitesse vertigineuse. Ils sont la bête noire de tous ceux qui, malgré leurs bonnes études, malgré leur plurilinguisme et leurs séjours à l'étranger, malgré leur bonne volonté à accepter un travail dans des conditions précaires, ont peur de finir hors-jeu. De tous ces gens qui ont accepté de réduire salaire et temps de travail pour sauver leur entreprise de la crise. Des tous ces gens qui ne sont pas besoin de soucier d'héritage et d'impôt sur la fortune, car ils ne sont ni héritiers ni fortunés. De tout ceux qu'une balade dans le Prenzlauer Berg d'aujourd'hui n'enchante absolument pas, qui y trouvent même encore moins de plaisir que lors d'une visite de la chancelière allemande en Grèce ou au Portugal en notre époque de crise européenne.

Remettons les choses en place, il va de soi que les autocollants « Dehors les sSouabes » sont une réaction complètement démesurée, irrationnelle et condamnable, au même titre que les posters d'Angela Merkel avec une moustache à la Hitler et la croix gammée.

Le rêve lointain des fanas d'Erasmus

Plus les différences sociales sont grandes, plus les gens vont revendiquer fort leur identité particulière.

Ce comportement atteste d'un problème bien plus important : plus les différences sociales vont s'accentuer, que cela soit à Berlin, en Allemagne, en Europe ou dans le monde, plus la cohésion de nos sociétés sera menacée. Et les populations se réclameront d'autant plus de leurs identités particulières, qu'elles soient nationales (Européens du sud contre méchants allemands, Allemands contre Grecs paresseux), régionales (Souabylone, Flandres, Catalogne) ou même locales (quartier, arrondissement, voire station de métro).

Dans ce contexte, il semble qu'une identité européenne commune tienne de l'utopie, qu'elle soit le rêve lointain de quelques fanatiques d'Erasmus, fiers d'exhiber leurs quelques amis à Rome, Cracovie ou Marseille. Leur identité européenne commune décroît pourtant à mesure d'expériences divergentes. Question expériences communes et histoire en commun, les Européens pourraient quand même tous regarder un peu en arrière. La plupart du temps cette Histoire n'a pas été aussi affriolante qu'une année Erasmus. Avec la crise de l'euro, on pense moins à se souvenir de ces points communs.

Les habitants du Vieux Continent s'éloignent plutôt les uns des autres, ce qui rouvre la voie aux vieux ressentiments. Seule une identité européenne commune dans les coeurs et les têtes de chacun pourra laisser la place à plus de justice sociale, plus d'échange, et plus de compréhension et d'attention aux problèmes des autres. Quand les gens seront libérés de la peur de voir leur niveau de vie chuter, libérés de la de la cupidité et de la réticence à vivre dans une communauté européenne, celle-ci leur donnera des ailes. Alors, vraiment, on s'entendra mieux avec son voisin, même s'il est souabe et qu'il mange des spätzle.

Photos : Une (cc)flibflOb/flickr;  Texte ©page Facebook officielle de Free Schwabylon