Sotchi : le journalisme comme terrain de Jeux

Article publié le 6 février 2014
Article publié le 6 février 2014

Au Clas­se­ment mon­dial de la li­berté de la presse, la Rus­sie n’oc­cupe que la 148ème place sur 179. Si les condi­tions de tra­vail des jour­na­listes ne sont pas ai­sées, les évé­ne­ments laissent es­pé­rer une amé­lio­ra­tion. À la veille des Jeux Olym­piques contro­ver­sés de Sot­chi, c’est ce qu’ex­pliquent trois pro­fes­sion­nels de l’in­for­ma­tion.

Les Stras­bour­geois ont pu se rendre compte des condi­tions de tra­vail au sein des mé­dias russes en échan­geant avec trois jour­na­listes qui se battent quo­ti­dien­ne­ment pour l’in­for­ma­tion : Alexei Po­lu­khin, jour­na­liste du quo­ti­dien in­dé­pen­dant No­vaïa Ga­zeta, Ab­dulla Du­duev, di­rec­teur de pu­bli­ca­tion du ma­ga­zine cau­ca­sien Dosh en Tchét­ché­nie, et Alek­seï Si­do­renko, blo­gueur et ex­pert des ré­seaux so­ciaux. Ils ont té­moi­gné sur leur dif­fi­culté à exer­cer leur mé­tier et sur les pres­sions qui s’exercent sur les jour­na­listes. Mais tous les trois ont été una­nimes quant à la trans­for­ma­tion qui s’opère dans le pays.

Une profession trop dangereuse

De­puis le re­tour de Vla­di­mir Pou­tine au pou­voir en mai 2012, de nou­velles lois ré­pres­sives ont vu le jour. Les su­jets sur la re­li­gion ou la cause LGTB ne peuvent pas être abor­dés sans risque. « Il y a dé­sor­mais une peine de pri­son pour in­sulte au pa­trio­tisme », ex­plique Alek­seï Si­do­renko. Le pou­voir a même voulu blo­quer Wi­ki­pé­dia en rai­son d’une page sur la ma­ri­juana.

Si la té­lé­vi­sion semble épar­gnée par les en­traves gou­ver­ne­men­tales, c’est parce que toutes les chaînes sont déjà contrô­lées par le Krem­lin. L’exé­cu­tif tente de blo­quer les rares jour­naux in­dé­pen­dants en les pri­vant de leurs fi­nan­ce­ments. « Les ac­tion­naires sont obli­gés de sus­pendre leurs aides à cause de contrôles ef­fec­tués dans leur banque », concède Alexei Po­lu­khin, dont le jour­nal fait la lu­mière de­puis plus de 20 ans sur les af­faires de cor­rup­tion et de vio­la­tion des droits de l’homme. Or, la presse ne peut mener à bien ses re­por­tages sans un sou­tien fi­nan­cier. Face aux contraintes, les jeunes se dé­tournent du jour­na­lisme. « C’est une pro­fes­sion trop dan­ge­reuse, ils cherchent des mé­tiers plus sé­cu­ri­sés pour fouiller dans les don­nées », confie Alek­seï Si­do­renko.

« guerre ci­vile froide »

La si­tua­tion n’est néan­moins pas figée. D’im­por­tantes ma­ni­fes­ta­tions ont eu lieu en oc­tobre 2011. « Au­jour­d’hui il y a en Rus­sie une guerre ci­vile froide entre le pou­voir et le peuple », af­firme Alexei Po­lu­khin. Si des chan­ge­ments ont bru­ta­le­ment été opé­rés à la tête des mé­dias russes, les ré­dac­tions n'ont pas fait marche ar­rière. Bien au contraire. « Chez les jour­na­listes in­dé­pen­dants, l’in­té­rêt croît pour la po­li­tique », re­marque Alexei Po­lu­khin. Les su­jets fai­sant appel à des fonc­tion­naires se pu­blient tou­jours sous condi­tion d’ano­ny­mat. L’in­ves­ti­ga­tion est tou­jours vi­vante. Preuve en est : il existe un prix du jour­na­lisme d’en­quête.

Le té­moi­gnage des trois in­ter­ve­nants dé­montre que la pro­fes­sion n’est pas com­plè­te­ment mu­se­lée dans ce pays grand de plus de 143 mil­lions d’ha­bi­tants. Ab­dulla Du­duev re­vient sur la fon­da­tion de son média en 2003 : « Notre revue Dosh si­gni­fie pa­roles en tchét­chène. À la té­lé­vi­sion, il n’y avait que de la pro­pa­gande anti-tchét­chène. Dans ces condi­tions, la revue a été créée comme un cri pour dire ce qui se passe réel­le­ment dans la ré­gion. » Il se bat donc pour faire en­tendre la vé­rité, même si les jour­na­listes du Cau­case su­bissent des me­naces phy­siques et ne peuvent pas si­gner cer­tains ar­ticles. Par ailleurs, les ma­ni­fes­ta­tions de jour­na­listes se mul­ti­plient. La der­nière en date s’est dé­rou­lée en oc­tobre der­nier pour la li­bé­ra­tion du pho­to­graphe de Green­peace, Denis Si­nya­kov.

« En 2011, In­ter­net a dé­mon­tré les pos­si­bi­li­tés don­nées aux ci­toyens », dé­clare à son tour Alek­seï Si­do­renko. Le blog­ueur se ré­jouit que le mo­teur de re­cherche Yan­dex touche da­van­tage de per­sonnes que la té­lé­vi­sion of­fi­cielle. Les ré­seaux so­ciaux re­pré­sentent de plus en plus un moyen de com­mu­ni­ca­tion et d’ex­pres­sion de l’opi­nion. « Les jour­na­listes ne pour­raient pas ac­com­plir leurs tâches sans cela », re­con­naît-il, même s’il existe un sys­tème de sur­veillance du Web. C’est d’ailleurs lui qui ter­mine la confé­rence sur une note po­si­tive : « plus les lois sont ré­pres­sives et idiotes, plus vite on aura des trans­for­ma­tions. »

Pro­pos re­cuillis à l'oc­ca­sion d'un débat or­ga­nisé à Stras­bourg dans le cadre du Forum mon­dial pour la dé­mo­cra­tie, pro­pos re­cueillis par CGM.