Sortir de la tour d'ivoire

Article publié le 11 mai 2004
Publié par la communauté
Article publié le 11 mai 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Joschka Fischer avait plaidé, en son nom propre, pour une Fédération européenne. Sans que le débat n’aille plus loin. Une initiative d'intellectuels pourrait le raviver.

« Le jour viendra où toi la France, toi la Russie, toi l'Angleterre, toi l'Allemagne, vous toutes les nations de ce continent, fusionnerez dans une unité supérieure, sans perdre vos différents avantages ni votre unicité glorieuse. Vous formerez une congrégation européenne. »

C’est ainsi qu’en 1850 Victor Hugo décrivit l’avenir de l’Europe. Plus d’un homme politique souhaite aujourd’hui pouvoir répandre dans l’esprit des gens la vision d’une Europe fédérale de manière si poétique. Pourtant, aucun n’y arrive, même dans un langage de fonctionnaire. Quatre ans se sont écoulés depuis que Joschka Fischer a présenté son « discours de Humboldt » [prononcé à l’Université Humboldt le 12 mai] très remarqué sur la finalité de l‘Europe - cette fois non dans le « rôle parfois un peu trop étroit » du Ministre allemand des Affaires étrangères, mais explicitement en tant qu’intellectuel européen. Que s'est-il passé depuis ? Où en est le débat sur le fédéralisme européen alors que l’adoption de la Constitution piétine ?

Au sujet du fédéralisme, on ne rencontre dans la plupart des rubriques « débats » des grands journaux européens qu’un silence indifférent. Editorialistes et intellectuels semblent être occupés à plein temps par la division permanente de l’Europe au sujet de la guerre en Irak, par l’élargissement vers l’Est, et surtout par la nouvelle menace terroriste. La discussion plus fondamentale : où mènera ou devrait mener l’intégration européenne, a généralement lieu dans les cercles limités de la sphère universitaire.

Le débat sur le fédéralisme s'empoussière dans la sphère universitaire

Malgré tous les échecs, le politologue suisse Dusan Sidjanski voit poindre le début d’une ère nouvelle pour le fédéralisme européen : aujourd’hui, les Etats reconnaîtraient que « le fédéralisme est la seule forme d’organisation sociale et politique qui permet le respect des identités régionales et nationales ». Cette vision d’une Europe fédérale a servi de modèle à la Fédération proposée par Fischer dans son discours : faire de la confédération qu’est l’Union actuellement une Fédération européenne telle que Robert Schuman et Spinelli la réclamaient il y a 50 ans. Rien de moins qu’un parlement et un gouvernement européens, qui exercent effectivement et respectivement les pouvoirs législatif et exécutif. Cependant, Fischer fait remarquer que « la conception qui prévalait jusqu'à présent d’un Etat fédéral européen qui remplacerait comme nouveau souverain les anciens Etats-nations et leurs démocraties s'avère être une élucubration artificielle qui se situe en dehors des réalités européennes traditionnelles ». On devrait plutôt « laisser à la Fédération les domaines de souveraineté essentiels et uniquement les questions demandant à être réglées impérativement au niveau européen, tandis que le reste demeurerait de la compétence des Etats-nations ».

Cette idée s’approche du modèle de l’écrivain et essayiste suisse Denis de Rougemont : une Europe des régions, des United States of Europe, dont la règle serait d’or serait d’intégrer les identités nationales et régionales de la fédération au système de décision fédéral. Parce que: « la culture européenne est la base d’une Fédération européenne ».

Cette séduisante affirmation se trouve même validée rétrospectivement par le cofondateur néo-fonctionnaliste de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), Jean Monnet: « Si nous pouvions recommencer à zéro, je commencerais par la culture ».

Tout cela est bien réfléchi, brillamment analysé et éloquemment rédigé. Mais malheureusement, Fischer – qu’on peut considérer comme le représentant des fédéralistes – de retour dans son rôle de ministre des Affaires étrangères, oublie l’intellectuel fédéraliste qui sommeille en lui. Alors que la Constitution piétine, le débat s'empoussière dans la tour d’ivoire des Sciences politiques et européennes. A l’heure actuelle, nos élites scientifiques européennes ne semblent pas vouloir vulgariser la question du fédéralisme, ou l’inscrire à l’ordre du jour politique. Comme d’autres intellectuels, sortis du bois pour signifier qu’ils ne voulaient pas être taxées de « vieux Européens », les fédéralistes européens auraient-ils besoin d'un coup de fouet venu de leur modèle fédéral, l’Amérique ?

Intellectuels de la « vieille Europe »

L'été dernier, avec enthousiasme, les médias appelaient le texte, au sein de leurs rubriques « débats », « la naissance d'un public européen. La mise en scène était spectaculaire : mobilisés par le philosophe allemand Jürgen Habermas, sept intellectuels ont pris position dans une demi-douzaine de journaux européens, présentant un état des lieux politique du continent. Parmi les co-signataires, outre Habermas et Jacques Derrida, son adversaire philosophique depuis des années, les écrivains Adolf Muschg et Umberto Eco et les philosophes Gianni Vattimo, Fernando Savater et Richard Rorty.

Cette contre-proposition d’Habermas à la « Lettre des Huit » [manifestant le soutien de huit pays européens, la « nouvelle Europe » selon Donald Rumsfeld, à la guerre en Irak] comprenait cette affirmation, sujet d’âpres débats : la division européenne devait disparaître dans le cadre de la Constitution européenne à venir, le rôle de l’Europe consistant à « contrebalancer l’unilatéralisme dominant des Etats-Unis ». Seul un « noyau dur », la coopération renforcée d’une avant-garde d’Etats favorable à d’avantage d’intégration, pourrait atteindre cet objectif, notamment au moyen d’une politique étrangère et de sécurité commune.

Malgré les critiques, l’initiative d’Habermas et de ses collègues à montré qu’il est possible d’initier un débat sur l’Europe de dimension européenne. Si, parmi les intellectuels, ceux qui sont fédéralistes tiennent à voir leurs idéaux se concrétiser, ils devraient oser une initiative semblable. Faute de quoi, on leur reprochera ce que Habermas signalait dans son article, comme une autocritique : « Si la question n’est toujours pas à l’ordre du jour, les intellectuels auront échoué ».