Sofi Oksanen : « Quand une nation écrit, elle existe »

Article publié le 28 avril 2016
Article publié le 28 avril 2016

Malgré son histoire peu connue, l’Estonie fait bel et bien partie de l’Europe. Sofi Oksanen, une écrivaine finlandaise d’origine estonienne, le sait bien. L'une des romancières les plus influentes du nord de l'Europe nous parle donc du rôle de la littérature entre identité et souvenir de la période d’occupation soviétique. Entretien éternel.

Les lecteurs européens ont découvert Sofi Oksanen, une écrivaine et dramaturge finlandaise après la publication de son roman Purge en 2008traduit en plus de 50 langues et lauréat du prix Fémina étranger en France. Le titre fait allusion aux déportations mises en oeuvre par Staline à l’encontre des Estoniens accusés de collaborationnisme avec le régime nazi entre 1941 et 1944. Interview avec la gagnante du grand prix de littérature du Conseil Nordique en 2010.

cafébabel : La littérature met-elle en lumière ce que l’ordinaire laisse dans l’ombre, ou bien assume-t-elle un rôle qui revient aux historiens, aux journalistes et à l’opinion publique dans son ensemble ?

Sofi Oksanen : L'art peut être éternel, tandis que le journalisme est toujours lié à l’instant t de la publication, il en va de même pour la recherche historique. Lorsqu’on lit une recherche historique, on peut remarquer les signes du temps. Si on pense à un journal datant d’un siècle ou à un livre d’histoire, ils semblent hors du temps, mais un roman publié un siècle auparavant peut toujours être actuel. L’écrivaine biélorusse ayant remporté le prix Nobel (en 2015, ndlr), Svetlana Alexievitch, représente un bon exemple d’écriture d’investigation. Son travail est éternel : ses livres racontent la réalité de la période soviétique, dont les médias d’aujourd’hui ne parlent plus.

cafébabel : À l'aéroport de Tallin, une phrase m’a interpellé : « Une nation qui écrit ne peut pas être rayée de la carte ». Que pensez-vous du rapport qu’ont les Estoniens avec leur identité et leur histoire ?

Sofi Oksanen : Seppo Zetterberg, un professeur finlandais, a étudié l’histoire de l’Estonie pendant les années d’occupation soviétique. On lui demande souvent comment il a pu mener à terme de telles études étant donné que les documents concernant la République d’Estonie avaient été censurés pendant la période soviétique. D’après Seppo Zetterberg, on peut instaurer un processus de censure dans un pays, mais on ne peut pas obscurcir l’ensemble des documents écrits. Même si les archives furent fermées pendant l’Estonie soviétique, aucun officier n’a pu récupérer les photos, les lettres ou les livres qui avaient été expédiés à l’étranger avant l’occupation.

Pendant la période soviétique beaucoup d’Estoniens racontaient à leurs enfants les histoires des vieux manuels scolaires de la période suivant la première indépendance  du pays en 1920. J’ai rencontré une libraire qui a ouvert un magasin pendant la période dite de « finlandisation ». Même si le pays était indépendant, beaucoup de livres considérés comme étant antisoviétiques ont dû être éliminés : elle a enlevé les livres des étagères, mais elle a décidé de les conserver chez elle. Elle a récemment organisé une exposition avec ces mêmes livres qui avaient été interdits. C’est une des raisons pour laquelle je préfère les livres papier aux ebooks : on peut toujours contrôler et enlever le contenu numérique, c’est en revanche plus difficile de le faire avec des livres en papier.

Interview de Sofi Oksanen sur l'Estonie (en anglais).

Lorsque les Finlandais et les Estoniens ont commencé à penser à leur indépendance au milieu du XIXème siècle, avoir une littérature écrite dans leur langue maternelle était une nécessité qui s'imposait. Jusqu’à cette époque, la langue enseignée et utilisée dans la littérature était le suédois pour la Finlande et l’allemand pour l’Estonie. Les populations de ces deux pays ont une tradition orale antique, mais bien qu’elle soit importante elle n’est pas aussi puissante que les écrits. Toutes les minorités ethniques qui ont une tradition orale mais ne possèdent pas de tradition écrite dans leur langage natif ont des difficultés à s’affirmer dans le monde : les écrits sont importants pour raconter son histoire aux autres.

cafébabel : Pendant votre enfance vous avez en partie connu la période de « finlandisation », (un phénomène qui se réfère à l’époque où les Estoniens ont pour la première fois  découvert le monde occidental par le biais de la télévision finlandaise, ndlr). Avez-vous des souvenirs de cette période et que signifie-t-elle pour vous ?

Sofi Oksanen : L'Estonie a été occupée à trois reprises avant d’obtenir définitivement son indépendance, la Finlande a maintenu sa souveraineté pendant une période un peu plus longue. Ceci a influencé le reflet de notre mémoire nationale dans la littérature et dans le récit de notre histoire récente. Les deux littératures contribuent à former une plateforme à une époque où les situations politiques rendent impossible une discussion publique structurée. La littérature est vitale pour une nation.

Trois de mes romans (Les vaches de Staline, Purge et Quand les colombes disparurent, ndlr)  parlent de l’histoire estonienne récente et de la période d’occupation. On me demande souvent si mes romans sont antisoviétiques. Mais cette expression se rapporte au passé et à tout ce qui était interdit de dire ou de faire au voisin russe. En Finlande, pendant la période de « finlandisation », la censure a souvent et très volontiers frappé les politiques des maisons d’édition, la publication de nouvelles et de films critiques vis à vis de la Russie. On en venait même à enseigner des choses  totalement erronées à l’école : les enfants apprenaient que la collectivisation des terres avait été volontaire, la révolution de Prague causée par une menace contrerévolutionnaire, que le socialisme était un système qui fonctionnait bien et que « l’Armée Rouge avait libéré les États des Balkans de l’occupation allemande ». Rien de tout ça n’était vrai, mais nous pensions que ça l’était.

Lorsque j’étais enfant, j’utilisais les mêmes expressions que les Estoniens à propos des camps, des déportations et d’autres opérations de répression : « il s’en est allé dans la forêt », « il est revenu », « il n’est pas revenu », « on l’a amené en Sibérie », « il a été arrêté ». Les personnes du même âge que moi ont pour la première fois entendu parler de l’Estonie lorsqu’on étudiait les langues de souche finlandaise. C’est une situation étrange pour un pays culturellement et géographiquement si proche de la Finlande, mais la perte de mémoire provoquée par l'Union soviétique a également affecté les autres pays européens voisins.

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Cet article a été rédigé par la rédaction locale de cafébabel Milano. Toute appellation d'origine contrôlée.