Société civile et négociations climatiques : le climat n’est pas qu’une discussion politique

Article publié le 6 juin 2017
Article publié le 6 juin 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Du 8 au 18 mai se sont tenues à Bonn les négociations de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CCNUCC), en amont de la COP23 qui sera organisée par les îles Fidji. Durant ces deux semaines, les 196 Etats ayant signées l’Accord de Paris ont débattu sur les modalités de mise en œuvre de cet accord.

La société civile, indispensable à la lutte climatique

Depuis la signature de l’Accord de Paris et le lancement de l’agenda de l’action qui vise à rassembler les initiatives des acteurs non étatiques pour lutter contre le changement climatique, le nombre de participants issu de la société civile assistant aux conférences internationales sur le climat ne cesse d’augmenter. En effet, l’atteinte de l’objectif de l’Accord de Paris, à savoir limiter la hausse des températures à 1,5°C ne peut se faire sans la participation de la société civile. Les contributions nationales des pays (c’est à dire les feuilles de routes des Etats visant à limiter les émissions de gaz à effet de serres) ne permettent de limiter le réchauffement climatique qu’à hauteur d’environ 3°C. Les Etats comptent donc sur l’action de la société civile pour combler ce fossé. Les acteurs de la société civile sont répartis en différents grands groupes d’observateurs à savoir les ONG, les jeunes, les peuples indigènes, les femmes, la recherche, l’industrie et les entreprises, les agriculteurs, les travailleurs et les syndicats, et les gouvernements locaux.

Durant ces deux semaines, la participation de la société civile dans les négociations climatique a été discutée à travers divers évènements tels que des consultations avec le champion fidjien Inia Seruiratu, des ateliers de travail, et des conférences. La société civile peut prendre part à l’action climatique que ce soit à l’échelle nationale à travers l’agenda de l’action et les dialogues nationaux ou à l’échelle intergouvernementale en participant aux sessions de négociations. Par ailleurs, différents sommets permettent de rassembler et structurer les acteurs non étatiques tels que le sommet Climate Chance et Business & Climate. Lors de ces divers évènements où la société civile a pu s’exprimer, il a été soulevé la volonté des acteurs non étatiques d’aller plus loin en prenant part à la revue des contributions nationales des pays et des plans d’adaptation, en participants aux groupes spéciaux d’experts techniques (TEM), au dialogue de facilitation et au bilan mondial. La transparence et l’évaluation de la participation des acteurs non étatiques ont été identifiées comme des éléments clés.

Des jeunes engagés sur l’éducation

La participation aux sessions de négociation et l’implication dans l’action climatique diverge entre les différents groupes d’observateurs. Les YOUNGO -groupe d’observateurs de la jeunesse- se mobilisent notamment pour faire progresser les sujets relatifs à l’éducation, un élément central pour inciter la société civile à prendre part à l’action climatique, et ce sur le très long terme. Certaines délégations intègrent notamment des « Jeunes Délégués » lors des sessions de négociations, ce qui permet aux jeunes d’échanger directement avec les négociateurs sur leurs inquiétudes et attentes. Aux Pays-Bas, l’action des jeunes délégués pour le climat va même plus loin : ce sont de véritables champions de la jeunesse qui sensibilisent environ 5000 jeunes au changement climatique. Il existe également des jeunes délégués en France, qui souhaitent tendre vers le modèle néerlandais. Le groupe des chercheurs, les RINGO quant à eux souhaite créer davantage de lien avec les négociateurs afin d’identifier leurs besoins et orienter les programmes de recherche.

Mais des conflits d’intérêts qui ralentissent l’action des acteurs non étatiques

Cependant, l’inclusion de la société civile dans les négociations pose la question de la place laissée à chaque catégorie de partie prenante. La participation du secteur privé notamment est pour beaucoup source d’inquiétude et de conflits d’intérêts, une problématique qui a été soulevée à plusieurs reprises lors des négociations. Car s’il semble juste que tous les groupes de la société civile aient les mêmes droits quant à leur participation à la lutte contre le changement climatique, pour beaucoup la participation du secteur privé et notamment des entreprises du secteur des énergies fossiles pourrait rendre les décisions prises dans le cadre de l’Accord de Paris vulnérables.

Durant le premier atelier de travail sur la participation des parties prenantes qui s’est tenu le 9 mai à Bonn, le groupe des ONG, ENGO, a déclaré que le secrétariat de la CCNUCC devrait limiter le rôle de certaines organisations et notamment les interférences du privé dans le processus de négociations. C’est un positionnement qui a été soutenu par le groupe des Femmes qui a affirmé qu’entre une entreprise qui émet des gaz à effet de serre et les peuples indigènes qui n’ont que peu d’opportunité de prendre la parole, tous les groupes d'observateurs ne peuvent avoir le même poids. Certains acteurs de la société civile invitent également la CCNUCC à prendre exemple sur la Convention cadre de l’OMS pour la lutte antitabac qui exclut officiellement l’industrie du tabac des négociations ; et procéder de même avec les entreprises du secteur des énergies fossiles. Les Bingo -le groupe de l’industrie et du secteur privé- demandent quant à eux d’augmenter les synergies et de créer davantage de lien entre la politique et l’action. La Norvège et l’Australie les ont soutenu en rappelant l’importance d’impliquer tous les groupes de la société civile pour enclencher la transition, et notamment le secteur privé car il est le leader de la transformation.

Face à cette crainte de manque de neutralité et de représentativité de certains acteurs de la société civile, il est important de rappeler que dans le cadre des négociations climatiques l’action des acteurs de la société civile - via la mobilisation et participation aux négociations - est indépendante des processus de prises de décision politique. De la sorte, la société civile s’exprime sur le processus politique à suivre, mais les Etats demeurent en droit de trancher. Ces débats sur les conflits d’intérêts nous amènent à nous questionner sur la pertinence d’écarter les principaux responsables de la crise climatique pour la solutionner. Par ailleurs, de nombreuses entreprises du secteur privé ont conscience que le changement climatique menace la pérennité de leurs activités et intègrent les questions climatiques dans leurs priorités économiques. Face à l’urgence climatique, tous les acteurs de la société civile doivent s’unir dans l’action et dépasser leurs conflits d’intérêts. Pour continuer à avancer, certains acteurs de la société civile demandent au secrétariat de la CCNUCC de définir ces conflits d’intérêt et d’élaborer un cadre légal sur la participation de la société civile.

La participation de la société civile est plus que jamais à l’ordre du jour et dépasse le périmètre des négociations climatique : Emmanuel Macron a récemment nommé des membres de la société civile dans son gouvernement. Cette ouverture du monde politique à l’ensemble de la société permet de travailler de façon collaborative, assure honnêteté et transparence et rappellent les décideurs politiques aux réalités du terrain. Pour aller plus loin, il est important de ne pas réduire les discussions sur le climat à la responsabilité seule des Etats mais de développer une vision holistique qui intègre tous les acteurs de la société. Que ce soit dans le cadre des négociations climatiques ou ailleurs, il est grand temps que la société civile soit reconnue comme partie prenante et dépasse son statut d'observateur.