Slovaquie : l'Europe à distance

Article publié le 18 juillet 2014
Article publié le 18 juillet 2014

Bra­ti­slava : un car­re­four entre la Rus­sie et l’Union européenne où le taux de participation par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale en mai n'a atteint que les 13 %. Euroscepticisme ? Manque de sentiment européen ? Non, juste un simple désintérêt pour la politique qui vient de Bruxelles. Reportage et explications. 

Ce n’est pas un pays qui prend les sièges du Par­le­ment eu­ro­péen d’as­saut. Déjà lors des élec­tions eu­ro­péennes de 2004 et de 2009, la Slo­va­quie avait gagné la course à l’abs­ten­tion­nisme parmi les Etats de l’Union eu­ro­péenne avec un taux de 17 % et une faible par­ti­ci­pa­tion s’éle­vant à 20 %. Mais le pire était en­core à venir : le re­cord né­ga­tif a été at­teint lors du vote de mai 2014 avec un taux de par­ti­ci­pa­tion de 13 % bien em­bar­ras­sant pour le gou­ver­ne­ment de Bra­ti­slava, sur­tout si l’on com­pare ce pour­cen­tage à la moyenne eu­ro­péenne (43 %) ou avec son pays voi­sin, l’Au­triche (46 %).

Cette fugue des urnes a été mo­ti­vée par la longue série d’élec­tions, quatre en 12 mois, avec le dé­rou­le­ment des élec­tions ré­gio­nales, pré­si­den­tielles, eu­ro­péennes et mu­ni­ci­pales qui ont épuisé les élec­teurs et as­sé­ché les par­tis, ar­ri­vés au ren­dez-vous ci­toyen vidés. Mais il y a aussi des rai­sons congé­ni­tales, sans lien par­ti­cu­lier avec le mo­ment. Ľuboš Blaha, membre du parti de gauche SMER et pré­sident du Co­mité pour les af­faires eu­ro­péennes, a une idée bien pré­cise sur la ques­tion :  « le slo­vaque moyen pense que 13 par­le­men­taires sur 751 ne comptent pas, et que ça ne sert à rien de voter pour eux. Il manque la façon de pen­ser « eu­ro­péen ». L’UE plaît parce qu’elle donne de l’ar­gent, mais le sens d’ap­par­te­nance cultu­relle est en­core loin. » An­drej Kla­pica, can­di­dat sans suc­cès à Stras­bourg avec les chrétiens-dé­mo­crates de KDH ren­ché­rit : « le pro­blème, c'est l’igno­rance. Dans les écoles, les étu­diants pensent que le par­le­ment eu­ro­péen se trouve à Bruxelles et ils ne savent même pas les noms de leurs 13 dé­pu­tés. » Les jour­na­listes sont éga­le­ment dans le col­li­ma­teur d’An­drej Kla­pica, car d'après lui « ils ne parlent pas beau­coup de l’Eu­rope : la moyenne an­nuelle à la té­lé­vi­sion du temps de pa­role d'un euro-par­le­men­taire est de 4 mi­nutes. Rien com­paré aux  po­li­tiques na­tio­naux ».

L’EURO­Pe est loin, la po­li­tique aussi

Mais le centre de Bra­ti­slava donne vrai­ment l'im­pres­sion d’un salon au mi­lieu de l’Eu­rope. Le ri­deau de fer est tombé et les im­meubles à l’ar­chi­tec­ture com­mu­niste cèdent len­te­ment la place à de gros centres com­mer­ciaux. Sur les rives du Da­nube, on res­pire « l’Oc­ci­dent » à pleins pou­mons et sans les écrits en slo­vaque sur les pan­neaux, on au­rait l’im­pres­sion de se pro­me­ner dans Vienne ou Dresde. L’an­glais est ré­pandu chez les jeunes, qui com­mentent le vote eu­ro­péen avec davan­tage de ré­si­gna­tion que de rage. Pa­trick Pav­loski, étu­diant en sciences po­li­tiques à l’Uni­ver­sité de Bra­ti­slava, ex­plique : « nous ne sommes pas ha­bi­tués aux élec­tions in­ter­na­tio­nales. Les gens pensent que les élec­tions na­tio­nales sont plus im­por­tantes et c’est dif­fi­cile de les mo­ti­ver ». Il y a de la dé­cep­tion no­tam­ment à cause de la cor­rup­tion en po­li­tique et des pro­grammes in­sa­tis­fai­sants. Ces condi­tions font pas­ser l’en­vie de se rendre aux urnes. 

An­drei Ciernv, de l’école d’art de Bra­ti­slava, af­firme en re­vanche sans ca­cher les causes les plus pro­fondes qu' « on se sent loin de l’Eu­rope. Les jour­naux en parlent seule­ment à l’aube des élec­tions. Je suis per­suadé que la ma­jo­rité de mes ca­ma­rades ne sau­raient pas dire le nombre de re­pré­sen­tants que nous avons à Stras­bourg ». Pour eux l’Eu­rope veut dire voya­ger, étu­dier et tra­vailler à l’étran­ger, et de gé­né­reux ta­rifs d’au­to­route et d’es­sence bé­né­fiques pour l’éco­no­mie na­tio­nale.  Ils ré­pondent sans hé­si­ta­tion qu’ils se sentent plus slo­vaques qu’eu­ro­péens, mais ils sont les porte-dra­peaux d’une gé­né­ra­tion qui doit fran­chir un pas dé­ci­sif pour une in­té­gra­tion com­plète. « L’Eu­rope est sy­no­nyme de li­berté. Seule­ment 25 ans au­pa­ra­vant, on ne pou­vait pas faire cer­taines choses : me sen­tir eu­ro­péenne, c'est sur­tout me sen­tir libre d’al­ler où je veux, en étant connec­tée avec des mil­liers d’autres per­sonnes et faire par­tie d’une com­mu­nauté », dit Linda Tóthová, psy­cho­logue et spé­cia­liste en res­sources hu­maines. Elle n’a que 31 ans, mais elle n’ou­blie pas le passé de son pays et les pri­va­tions du ré­gime com­mu­niste. Pour elle comme pour les autres, le défi est de faire com­prendre à ses com­pa­triotes, sur­tout aux plus âgés, que leur opi­nion n’est pas vaine. Une en­tre­prise ardue quand la vi­sion la plus ré­pan­due dé­peint les eu­ro­dé­pu­tés comme fai­sant sim­ple­ment acte de pré­sence sur la liste des fonc­tion­naires du peuple slo­vaque.

AU­CUNE RÉ­AC­TION EU­ROS­CEP­TIQUE

Les jeunes et les po­li­tiques sont en re­vanche d’ac­cord sur une chose : la po­li­tique étran­gère de l’Union en­vers la Rus­sie doit être plus souple. Pour beau­coup, l’an­nexion de la Cri­mée est une in­jus­tice, mais Pou­tine se com­porte exac­te­ment comme les autres lea­ders mon­diaux, qui ne sont pas jugés de la même façon. Les jeunes de l'uni­ver­sité sont una­nimes : la dia­bo­li­sa­tion de la Rus­sie par cer­tains eu­ro­péens ne plaît pas du tout ici. « Nous sommes liés aux Russes par la langue, la culture et les tra­di­tions », fait re­mar­quer Blaha « et on se­rait les pre­miers à payer pour les sanc­tions à l’en­contre de Mos­cou, étant donné la dé­pen­dance éner­gé­tique et les rap­ports étroits entre nos deux éco­no­mies. Notre po­si­tion est par exemple op­po­sée à celle de la Po­logne : c’est bien que parmi les pays eu­ro­péens il y ait quel­qu’un de plus en­clin à dia­lo­guer avec notre im­po­sant voi­sin ».

Par contre, le dés­in­té­rêt pour les élec­tions ne dé­coule pas de ré­ac­tions eu­ros­cep­tiques. Ici, aucun Front Na­tio­nal ou Ukip n’a drainé l’in­sa­tis­fac­tion par rap­port aux coa­li­tions tra­di­tion­nelles. Les for­ma­tions ex­tré­mistes ont fait choux blanc : le Parti na­tio­nal slo­vaque (PNS) est désarmé et il n’a même pas ob­tenu un siège. Notre Slo­va­quie (L'SNS) a subi exac­te­ment le même sort, elle qui avait ef­frayé les ana­lystes avec la vic­toire dans la ré­gion de Banskà Bys­trica de Ma­rian Kot­leba, lea­der à la sym­pa­thie nazie mal di­si­mu­lée.

Les ba­tailles contre l’im­mi­gra­tion et les mi­no­ri­tés Roms ne font pas mouche sur les Slo­vaques, et il leur semble en­core moins pos­sible ou sou­hai­table de sor­tir de l’Eu­rope. « Contrai­re­ment à la France et à l’Ita­lie, per­sonne ne rêve de voir dis­pa­râitre l’Euro », af­firme Pier­luigi So­lieri, di­rec­teur de Buon­giorno Slo­vac­chia  (Bon­jour Slo­va­quie), « c'est aussi parce que le taux de change a été fa­vo­rable et les prix n’ont pas tout de suite flam­bés avec le pas­sage à la mon­naie unique ». Ro­berto Rizzo, de l’am­bas­sade d’Ita­lie à Bra­ti­slava  lui fait écho : « les Slo­vaques n’ont ja­mais aussi bien vécu. En dépit la crise, le PIB et l’em­ploi sont en hausse et l’UE a amené de la crois­sance et des fonds pour les in­fra­struc­tures. Ce n’est donc pas un sen­ti­ment an­ti-­eu­ro­péen qui est à l’ori­gine d’une par­ti­ci­pa­tion pas­sive. C’est comme si l’es­sen­tiel était d’avoir adhéré au club plu­tôt que de par­ti­ci­per aux dé­ci­sions qui y sont prises ».

Des at­tentes trop hautes

« Lorsque nous ne fai­sions pas par­tie de l’Eu­rope, nous vou­lions ab­so­lu­ment y en­trer. Nous sommes main­te­nant ras­su­rés », nous ex­plique Mag­da­lena Va­sa­ryova. Elle a un passé d’ac­trice et d’am­bas­sa­drice, et est dé­sor­mais au Par­le­ment slo­vaque et dans le Co­mité des af­faires eu­ro­péennes avec l'Union dé­mo­crate et chré­tienne (Sdkú), de centre droit mo­déré. « Après des nom­breuses an­nées pas­sées sous les ré­gimes au­to­ri­taires, les concepts de res­pon­sa­bi­lité et de ci­toyen­neté ont du mal à s’im­po­ser. Nous avons eu des at­tentes trop hautes, d’abord avec la chute du mur, puis avec l’en­trée dans l’Union eu­ro­péenne. Des gé­né­ra­tions en­tières de slo­vaques veulent vivre conve­na­ble­ment, et si ça ne leur semble pas suf­fi­sant, ils sont déçus », ajoute-t-elle. Cer­tains po­li­tiques voient Bruxelles comme un dis­tri­bu­teur de billets dis­po­nible et ceux at­ta­chés à de pré­su­mées va­leurs tra­di­tion­nelles donnent aux ci­toyens une image dé­for­mée de l’Eu­rope.  « Mais n’es­sayez pas de dire que nous somme un pont entre l’est et l’ouest. Nous sommes eu­ro­péens à 100%, et la mo­der­ni­sa­tion pro­gres­sive du pays ré­sou­dra aussi les cli­vages sur des su­jets brû­lants tels que les LGBT ou la fé­con­da­tion in vitro », dé­fend Va­sa­ryova. Elle sug­gère de mettre la prio­rité sur l’in­for­ma­tion dans les écoles et sur In­ter­net. Elle sou­haite aussi voir une plus grande re­pré­sen­ta­tion de l'Union dans son pays, avec les vi­sites plus fré­quentes de re­pré­sen­tants des ins­ti­tu­tions. Et cela pour que les nou­velles gé­né­ra­tions se sentent plus eu­ro­péennes, à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur des iso­loirs. 

CE RE­POR­TAGE A ÉTÉ RÉA­LISÉ DANS LE CADRE DU PRO­JET « EU­TO­PIA – TIME TO VOTE ». NOS PAR­TE­NAIRES POUR CE PRO­JET SONT LA FON­DA­TION HIP­PO­CRÈNE, LA COM­MIS­SION EU­RO­PÉENNE, LE MI­NIS­TÈRE FRAN­ÇAIS DES AF­FAIRES ÉTRAN­GÈRES ET LA FON­DA­TION EVENS. VOUS TROU­VE­REZ BIEN­TÔT TOUS LES AR­TICLES SUR Bratislava EN UNE DE NOTRE MA­GA­ZINE.