Sílvia Pérez Cruz : « Si je ne chante pas, je me salis » 

Article publié le 15 mai 2017
Article publié le 15 mai 2017

La chanteuse catalane sort son quatrième album, le fruit d'un travail mûri de « courage, de folie et d'un souvenir persistant ». Nous la rencontrons à Fontainebleau, où elle a offert un concert avec quelques-unes de ses chansons les plus populaires. Juste elle, sa voix et sa guitare.

Pour Sílvia Pérez Cruz (née en 1983 à Palafrugell, en Espagne), rien ne vaut la vie sans la musique. Depuis qu'elle a obtenu son premier cachet à l'âge de treize ans, la chanteuse est allée à son propre rythme, parfois accompagnée, parfois seule. Elle a rempli les théâtres de grandes villes mais aussi ceux de petits villages aux quatre coins du monde. Aujourd'hui, elle compte deux Goyas à son actif, attribués au titre de la meilleure chanson originale (Blancanieves, 2012; y Cerca de tu casa, 2017) et, en 2014, la revue Rolling Stone Espagne l'a élue meilleure soliste de l'année. Elle s'est essayée sur des paroles de Federico García Lorca, d'Edith Piaf ou de Caetano Veloso, entre autres, et l'a fait en espagnol, en anglais, en français et en allemand. Elle s'est confrontée au jazz, au flamenco, aux habaneras, au fado et à la musique classique, toujours avec l'envie de se faire une place dans un art qui est « inaccesible, comme l'air, qui ne finit jamais ». Mais peut-être qu'à 34 ans, son plus beau triomphe n'est pas cette humilité bienvenue qui lui faire dire qu'elle n'est « pas consciente de tout ». Ce qui la réconforte vraiment, c'est d'être en paix avec elle-même. « J'ai essayé de vraiment faire les choses avec du cœur. Ça fait prend du temps mais ça en vaut la peine. Je ne veux pas qu'on parle de moi, je veux en vivre. Je chante dans des salles pour mille personnes tout comme pour trente. J'en suis tout aussi heureuse ».

Diplômée en chant jazz de l'École Supérieure de Musique de Catalogne (ESMUC) et après de nombreuses années de projets artistiques avec des groupes comme Las Migas ou des musiciens tels que Javier Colina ou Ravid Goldschmidt, elle commence en 2012 son premier travail en solo, 11 de Novembre, qui sera suivi de Granada (2014, avec le guitariste Raúl Fernández Miró), Domus (2016) et maintenant de Vestida de Nit (2017). Petit à petit, sa voix libre, forte et mélancolique a tellement réussi à s'infilter dans les oreilles du public qu'elle ne ressemble à aucune autre, tout simplement parce qu'elle vient du plus profond d'elle-même. Celle qui aime faire « le bien » et sait pourquoi elle le fait, a décidé, après de nombreuses années de travail sans repos, de « ralentir le rythme et consacrer plus de temps à chaque chose », choisissant à sa manière quels concerts faire et quelles interviews faire. Rien que pour cela, il faudra se souvenir de cet après-midi de printemps.

cafébabel : Alors, qu'est-ce que ça fait de vivre en paix ?

Sílvia Pérez Cruz : (Elle sourit) C'est existentiel. Depuis un mois, j'ai comme une sensation de paix intérieure, d'être très contente de ce qui m'est arrivé. Même les problèmes. La sensation d'avoir fait les choses avec le cœur, d'être sereine. De ne pas avoir besoin de quelque chose d'autre. Même si, bon... ça dure un moment, mais ce n'est pas pour toujours non plus.

cafébabel : Beaucoup de personnes ressortent en larmes de tes concerts. Comment l'expliques-tu ?

Sílvia Pérez Cruz : Heureusement, tout cela ne se prévoit pas. Même si, quand tu prépares un répertoire, tu réfléchis beaucoup, sur scène tu es libre, animale, émotive. Je crois que le truc, s'il y en a un, c'est l'émotion et l'effet miroir. Si toi et moi nous parlons et que je te réponds avec enthousiasme, tu me répondras avec encore plus d'enthousiasme. Si je m'ouvre, les gens s'ouvriront aussi et se retrouveront en moi, même si, évidemment, je ne sais rien de leurs vies.

cafébabel : Le poète allemand Rainer Maria Rilke disait qu'une œuvre d'art est bonne quand elle est née d'une nécessité. Tu le penses aussi ?

Sílvia Pérez Cruz : Totalement. Chanter, c'est toute ma vie. C'est là que je me sens le plus libre. Si je ne chante pas, je me salis. C'est une manière de communiquer, de partager et une manière d'être. C'est pour ça que je n'aime pas dire « ma carrière », parce que c'est ma vie. C'est comme manger. Je ne vais pas faire l'imbécile. Je ne peux pas faire quelque chose juste comme ça ou juste pour l'argent. C'est une pure nécessité, c'est vrai. Certains aimeront, d'autres non.

cafébabel : Tu as dit un jour que tu chantais les peines de tout le monde. Doit-on chanter des chansons tristes pour être heureux ?

Sílvia Pérez Cruz : Pour moi, chanter la tristesse, c'est comme une catharsis. J'ai envie de faire un disque joyeux mais, jusqu'à maintenant, les chansons qui m'ont conquise ou que j'ai eu envie de chanter sont très intenses, comme je le suis dans la vie. Ce sont des chansons qui me permettent de passer par différents états et d'oublier mon corps. C'est là que je chante, depuis cet endroit où se rejoignent toutes les peines. De manière abstraite et universelle.

cafébabel : Crois-tu que la musique puisse soigner une âme tourmentée ?

Sílvia Pérez Cruz : On peut même enlever la douleur physique et arriver à oublier son corps pendant quelques instants. Certaines chansons ont accompagné des désamours, des amours, des naissances et des morts. Un jour, je suis allée chanter dans un hôpital psychiatrique et un homme a fini par s'approcher de moi et m'a dit : « Tu as fait quelque chose de très important aujourd'hui ». L'infirmière est alors apparue et m'a raconté que cet homme n'avait pas parlé depuis quelques mois. Intense, non ?

 

cafébabel : Si la musique et la culture sont si puissantes, elle sont aussi les premières à subir les coupes budgétaires...

Sílvia Pérez Cruz : C'est vrai que, grâce à l'art, on peut faire passer beaucoup de choses, beaucoup d'informations. Comme autrefois quand on brûlait les livres, je suppose, non ? L'autre jour, j'écoutais l'ambassadeur de France à Madrid parler des artistes et j'en ai presque pleuré. Il disait qu'ils étaient visionnaires. En Espagne, c'est difficile de défendre la culture... Évidemment qu'il y a des choses plus importantes comme la santé et l'éducation. Mais la culture est cruciale pour rappeler qui l'on est et pour continuer à être ce que l'on est, à rêver et à chercher.

cafébabel : Comment as-tu réussi à savoir qui tu étais ?

Sílvia Pérez Cruz : Ma mère, qui avait une école d'arts plastiques, m'a toujours donné les moyens, la liberté et la confiance. Elle m'emmenait aussi à des cours de piano, de saxophone, de peinture, de chorale, de sculpture... Tout ça t'aide à travailler ta façon de faire les choses. C'est quelque chose de rare, dans les écoles comme dans la vie. On imite ou on cherche toujours un référent pour plaire à tout le monde, même à nos propres parents. Il faut réfléchir à ce que l'on est, à ce que l'on veut savoir. Il faut être courageux pour être ce qu'il fallait que l'on soit.

cafébabel : Courageuse au point d'enregistrer un disque (Vestida de Nit) en deux jours et en direct avec un quintette à cordes, et cela sans partition. Quel en est le résultat ?

Sílvia Pérez Cruz : « Vestida de Nit », qui est aussi le titre d'une chanson de mes parents (les musiciens Gloria Cruz et Castor Pérez Diz) que je n'avais jamais enregistrée sur un disque, est composé de chansons que je connaissais déjà, mais avec un format nouveau. C'est plus une quête sonore que j'ai toujours voulu entreprendre depuis l'époque où j'étudiais à l'ESMUC. Le quintette vient de la musique classique et je voulais rompre avec cela, on leur a donc enlevé les partitions, leur protection, pour que tout soit dans l'émotion. Ce disque est vrai. Il est vivant. On a cassé tous les codes.

cafébabel : En parlant de codes... tu as 34 ans, ce qui te fait appartenir à la génération Y, dont on dit qu'elle achète les tickets sur Internet et les imprime ensuite. Même si nous sommes plus indépendants, plus tournés vers les technologies, plus précaires... Qu'en penses-tu ?

Sílvia Pérez Cruz : (Elle rit) J'adore le truc des tickets d'entrées. C'est génial. Je crois que c'est la génération des expériences. On veut beaucoup de choses et tout très vite. Je le remarque au niveau émotionnel par exemple. Nous sommes les enfants des premiers divorcés, nous sommes un peu en phase d'essai et c'est pour ça qu'on est un peu nuls. En revanche, au niveau artistique, je pense qu'on était plutôt courageux et combatifs. Les quarantenaires d'aujourd'hui sont très différents de ceux d'avant.

cafébabel : Donc pour toi, être trentenaire aujourd'hui et poursuivre un rêve ne sont pas compatibles...

Sílvia Pérez Cruz : Dans le monde de la musique, par exemple, c'est difficile de gagner sa vie. Il y a beaucoup de coupes budgétaires, on ferme beaucoup de salles de concerts. Mais, dans ce sens, je ne crois pas non plus à la chance. Ce n'est pas un rêve que je vais poursuivre. C'est intérieur, une question de cohérence avec moi-même. Sur le plan artistique, je n'ai pas la pression des modes ni celle d'arriver à être quoi que ce soit. C'est vrai aussi que je suis une grande bosseuse, mais c'est parce que je suis passionnée. Je suis positive et motivée par plein de choses, mais je suis aussi très existentialiste et bordélique, j'ai une fille (de neuf ans) et ma vie n'est pas facile non plus.

cafébabel : Être mère change la vision de choses ?

Sílvia Pérez Cruz : Cela m'a appris à davantage profiter du temps. Tout est devenu plus difficile mais aussi plus fructueux. Je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui si je n'avais pas « la fille ». En accouchant déjà, on arrête les conneries. Je fais toujours les choses à fond. Sinon, je me sens vraiment mal. Par exemple, si j'étais assise avec toi pour faire cette interview juste pour faire une interview, je me sentirais mal.

cafébabel : Avec Domus (2016), l'album que tu as composé pour le film Cerca de tu casa (« Près de chez toi », où elle est également actrice, ndlr), tu as composé une bande sonore sur un drame, celui des condamnés. Voulais-tu éveiller les consciences ?

Sílvia Pérez Cruz : Je chante pour nettoyer, pour faire une révolution émotionnelle qui nous réveille afin de nous défendre de tout le reste. Souvent, les gens répètent le discours d'autres personnes mais que pensent-ils réellement ? Je ne veux rien dire que je ne contrôle ou que je ne ressente profondément.

cafébabel : Puisque tu vis en Catalogne, avec le processus indépendantiste en toile de fond, t'es-tu déjà sentie utilisée en faveur des uns ou des autres ?

Sílvia Pérez Cruz : Je ne me suis jamais laissé utiliser. Certains partis m'ont bien demandé de faire quelque chose de temps en temps... mais j'ai toujours dit non. J'ai des préférences, bien sûr, mais au niveau de l'art, qui est un langage que je contrôle et qui me plaît. J'ai eu un seul problème à Madrid, où j'ai chanté un répertoire en langue majorquine. Un homme s'est levé en disant que là-bas, on ne chantait que dans la langue de la nation. Les gens ont ri, il s'est levé et est parti. Moi, je n'ai aucun problème. Je suis passée par différents états concernant cette thématique (l'indépendance), mais je n'ai jamais été nationaliste. Beaucoup de gens le sont. C'est une réalité. Espérons qu'il y ait un minimum d'écoute. La première chose que l'on veut, c'est qu'au moins ce soit compris... En vrai, je crois que nous sommes tous très paumés.

cafébabel : Y a-t-il une lumière au bout du tunnel ?

Sílvia Pérez Cruz : C'est difficile, je ne sais pas. En fait, je ne suis pas trop pour séparer les choses mais je comprends que beaucoup de gens aient envie de partir. Et je le respecte. Parfois, j'aimerais qu'il y ait un vote et qu'une majorité sorte pour que l'on prenne cela au sérieux. Non pas pour que ça arrive vraiment. Dans ma tête, j'ai mon paysage, et je chante pour unir. Mais unir avec amour, pas parce que ça nous chante.

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Écouter : Vestida de Nit de Sílvia Pérez Cruz (Sortie Juin 2016)