Silent disco : ma première fois à Sarajevo

Article publié le 27 juin 2014
Article publié le 27 juin 2014

Dan­ser pour soi-même, avec le casque sur les oreilles, mais au mi­lieu de la foule. Cafébabel raconte une soirée en boite assez par­ti­cu­lière dans le Kri­te­rion, la boite de nuit la plus bran­chée du Sa­ra­je­vo un­der­gound.

J'ai tou­jours pensé que les soi­rées en dis­co­thèque étaient une oc­ca­sion de par­ta­ger la mu­sique de ma­nière col­lec­tive, même dans les cas ex­trêmes où je me suis re­trou­vée à dan­ser seule face à un mur d'en­ceintes, au rythme de basses techno hard-core. Je me trom­pais. Au Kri­te­rion de Sa­ra­jevo, on peut vivre une ex­pé­rience com­plè­te­ment dif­fé­rente. L'idée de la Si­lent Disco m'a d'abord sem­blée étrange. Pour­quoi al­ler a une fête avec ses amis si cha­cun s'en­ferme dans son propre uni­vers pa­ral­lèle ? Est-il pos­sible d'adhé­rer à cette sen­sa­tion en­ve­lop­pante d'in­ter­con­nexion avec un casque iso­lant ? Avec ces doutes en tête et beau­coup de cu­rio­sité, je suis en­trée au Kri­te­rion.

Des débuts sans casque

Le casque iso­lant est dis­tri­bué di­rec­te­ment à l'en­trée : c'est tout ce dont on a be­soin pour ex­pé­ri­men­ter l'in­at­tendu. L’ob­jet sus­cite quelques craintes, et je pense : « ça y est, la fête est finie », convain­cue que notre soi­rée com­men­cée entre amis va perdre de sa bonne ambiance. C'est en fait tout le contraire qui s'est produit. L'in­ter­ac­tion dans une dis­co­thèque si­len­cieuse est pro­fon­dé­ment dif­fé­rente, mais pas moins in­tense. La pre­mière dé­cou­verte ex­tra­or­di­naire est la liberté qu'offre ce type de soirée. Nous nous di­ri­geons vers le comp­toir de l'éta­blis­se­ment pour prendre à boire avec le casque au­tour du cou, en par­lant les uns avec les autres et sans de­voir hur­ler ou re­cou­rir au lan­gage cor­po­rel. En­suite nous met­tons les casques, qui s'ac­tivent au­to­ma­ti­que­ment, et la fête peut vraiment commencer.

Avec le casque

Dans la salle prin­ci­pale il y a 5 DJs, et au­tant de ca­naux mu­si­caux parmi les­quels on peut faire son choix. Le choix de la mu­sique peut être in­di­vi­duel mais aussi col­lec­tif. Et lors­qu'on en­lève le casque, la salle est si­len­cieuse. Il suf­fit de tendre l'oreille vers celui d'un ami pour savoir quel morceau est en train de passer. Même le vo­lume de la mu­sique peut être réglé. Au cours d'une soi­rée nor­male à l'in­verse, que cela plaise ou non, on subit la mu­sique sans pou­voir la contrô­ler. En re­gar­dant les autres per­sonnes dan­ser sans sa­voir quelle mu­sique elles sont en train d'écou­ter, on res­sent une forte sti­mu­la­tion in­tel­lec­tuelle. C'est comme ob­ser­ver l'in­time na­ture de chaque in­di­vidu: on a la sen­sa­tion d'es­pion­ner, sans ma­lice, à tra­vers une ser­rure. Quand je com­prends que cha­cun par­tage cette sen­sa­tion, je me sens vrai­ment libre de bou­ger comme si j'étais seule dans ma chambre.

Le déroulé d'une soirée « silent »

Tout un état d'esprit

Le Kri­te­rion est un des lieux les plus al­ter­na­tifs de Sa­ra­jevo : c'est le cœur de la culture al­ter­na­tive de la ville, entièrement piloté par des étudiants.  Il propose des événements pour ceux que l'on ap­pelle les mar­gi­naux de la so­ciété. Il a ré­cem­ment ac­cueilli le fe­sti­val LGBT (qui a subi des attaques lors de son lancement), sou­tient la pro­jec­tion de films in­dé­pen­dants, or­ga­nise des congrès en ac­cueillant des associations étu­diantes et ci­viles, et il soutient les ar­tistes lo­caux. Ce genre d'ac­ti­vi­tés touche un pu­blic al­ter­na­tif, ur­bain et ou­vert d'es­prit, bien loin des dy­na­miques ins­ti­tu­tion­nelles. Le Kri­te­rion vise à ré­veiller l'esprit d'équipe, dé­ve­lop­per les ex­pé­riences de tra­vail et, non le moindre, en­cou­ra­ger l'auto-es­time chez les jeunes bos­niens en leur don­nant l'op­por­tu­nité de de­ve­nir fi­nan­ciè­re­ment in­dé­pen­dants. Une mis­sion par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tante si on consi­dère que, selon les der­nières don­nées de la­ Banque Mon­dia­le, presque 58% des jeunes qui ont entre 15 et 24 ans sont aux chô­mage. Avec un per­son­nel com­posé ex­clu­si­ve­ment d'étu­diants, la boite de nuit se maintient grâce à un système de roulement, des jours pris à tour de rôle par ces étudiants sur leur temps de cours. Tous ont un rôle dans la ges­tion des ac­ti­vités, et ils sont fi­na­le­ment tous res­pon­sables de la réus­site quo­ti­dienne des évé­ne­ments, Si­lent Disco com­prise.