Silences - Un propos de Marin Karmitz

Article publié le 28 mai 2009
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Article publié le 28 mai 2009
Musée d’art moderne et contemporain, Strasbourg - Du 18 avril au 23 août 2009 - Organisée par les Musées de la Ville de Strasbourg - Et la Fondation d’Art Moderne et Contemporain de Lisbonne Une critique de Vanessa Schmitz
exposition_silences.jpg« Silences », une exposition à l’envergure internationale.

Le discours d’inauguration de Roland Ries en disait long sur les prétentions de Strasbourg à devenir un lieu clef de l’art contemporain d’après guerre. Il faut dire que Strasbourg joue un rôle privilégié de part sa situation géographique et son histoire dans le long processus de reconstruction d’après-guerre. Strasbourg est le lieu idéal pour « panser et penser », d’après les mots de Monsieur le Maire : panser les plaies d’une histoire déchirante afin de penser des perspectives novatrices.

Ainsi, Marin Karmitz a-t-il eu carte blanche pour concevoir une exposition retraçant ce long cheminement intellectuel et artistique. L’internationalité de cette exposition tombe à point nommé quelques semaines à peine avant les élections européennes, une envergure internationale fixée par les origines diverses des artistes mais aussi par la collaboration portugaise.

Marin Karmitz, grande figure du cinéma indépendant, fraîchement nommé par Nicolas Sarkozy délégué du Conseil Général de la Création artistique, a misé sur le décloisonnement des pratiques - un décloisonnement à vrai dire intrinsèque à l’art contemporain.

Propos de silences

Tenir un propos sur le silence : tâche ardue s’il en est. Dans cette optique, Marin Karmitz a réuni les oeuvres de Dieter Appelt, Georg Baselitz, Christian Boltanski, Alberto Giacometti, Robert Gober, Ilya et Emilia Kabakov, Tadeusz Kantor, On Kawara, Josef Kosuth, Chris Marker, Mario Merz, Annette Messager, Joan Muñoz, Bruce Nauman et Martial Raysse, le tout orchestré par une scénographie de l'architecte Patrick Bouchain. Cette scénographie porte la touche particulière de cet architecte qui fût l’un des pionniers du réaménagement des lieux industriels en espaces culturels. L’espace est cloisonné, délimité et oppressant. D’œuvre en œuvre se dessine un labyrinthe anxiogène, silencieux mais animé d’un je-ne-sais-quoi de vie, d’un germe à peine palpable.

Le silence est un acte de torture mentale, mal dont fut atteint le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, confiné à l’isolement. Il cède peu à peu du terrain aux mots, aux formes, aux gestes et bientôt à la parole, à l’endroit le moins attendu : Labyrinth (My Mother’s album) d’Ilya et Emilia Kabakov, une installation défiant la médiocrité des espaces communautaires mêlés à des tranches de vies accablantes. Cette pesanteur de la condition humaine Juan Munoz l’a figée sous les traits d’un personnage hermétique d’un gris uniforme sur lequel tranche une balle rouge (One laughing at the red ball). Bruce Nauman est plus caustique à l’endroit des régimes totalitaires. La vidéo Shit on your head on a chair dénonce sans équivoque les procédés de tortures utilisés par ces régimes.

L’œuvre de Baselitz est, elle, bien connue pour avoir participé du renouveau de la peinture allemande à partir des années 1960. Poussé par l’histoire récente de son pays, il opère une rupture radicale dans son œuvre. Les figures humaines sont malmenées, désarticulées, déshumanisées. Die drei Köpfe mit Schnecke est l’une de ses premières toiles à rejeter le bon goût et l’harmonie en affichant volontairement des couleurs dissonantes. La Classe morte avait été, en 1975, le point de départ d’un genre nouveau forgé par Tadeusz Kantor : «Theatrum Mortis ». Des enfants de cire assis sur des bancs d’écolier évoquent avec force les questionnements télescopés de la mort et de la mémoire : là encore, retour à une condition subalterne voire clandestine de la vie.

Ces silences sont les silences de l’après-guerre, les silences caractéristiques du temps du recueillement, du deuil, silence nécessaire à la renaissance. Ces silences marquent un basculement net dans les pratiques artistiques contemporaines dont Marin Karmitz offre ici un panorama poignant. Ces œuvres singulières interagissent dans les silences de l’inextricable condition humaine.