Sicile : les jeunes italiens partis pour rester

Article publié le 6 mars 2017
Article publié le 6 mars 2017

La Sicile rime bien entendu avec le climat, la mer claire, et la nourriture. Mais pas que. Excepté l’attachement à leurs proches, y a-t-il autre chose qui fait rester les jeunes Siciliens dans leur région natale ? Voici le témoignage de quatre d’entre eux, de Palerme à Catane.

D’après le dernier Rapport sur les migrations internes à la Journée de l’Économie du Sud, le sud de l’Italie perd 100 000 jeunes par an. Dit autrement, c'est comme si en Sicile, une commune de 20 000 personnes disparaissait tous les 365 jours. Le constat est toujours le même : la population sicilienne déserte la région. Les raisons de tels départs ? Interviewés à ce sujet, de jeunes chercheurs siciliens mettent en avant le manque de reconnaissance de leurs compétences ainsi que la faiblesse des rémunérations. 

Pour autant, face à ce tableau plutôt négatif, une nouvelle tendance se dessine : au cours du dernier trimestre de l’année 2016, pas moins de 1800 entreprises, dont beaucoup de startups, ont vu le jour dans le sud du pays. Un nouveau dynamisme dont le meilleur exemple, la ville de Palerme, a été élu Capitale des Jeunes 2017 et Capitale italienne de la Culture 2018. Entre choix personnels et expériences humaines, cafébabel donne la parole à ces jeunes, ayant décidé de rester en Sicile.

« Je n'ai jamais songé à quitter la Sicile »

Luana, 35 ans est amoureuse de Catane. Après avoir obtenu son diplôme d'économie et de commerce, elle aurait pu quitter cette ville de la côte est de la Sicile. « J’ai passé quelques temps à Milan pour étudier un cas pratique en tant que stagiaire dans un magasin de meubles et je n’ai peut-être pas su exploiter au mieux cette opportunité. Mes journées étaient assez ennuyeuses, le manque de connaissances a probablement trop pesé. » Luana aurait voulu partir à Londres pour améliorer son anglais. Mais aujourd’hui, elle semble ne plus avoir ni le temps ni l’envie de quitter la Sicile. Elle cumule deux emplois : « J’ai hérité du cabinet de conseil de mon père, je suis consciente de la chance que j’ai. Puis je me suis lancée dans la création de bijoux artisanaux de la marque Lhu MadeHand, que je vends sur les réseaux sociaux ou en participant aux pop up market ». Aujourd'hui, Luana rêve d’ouvrir un bed & breakfast entre la mer et le volcan Etna. « Je suis amoureuse de Catane. C'est une ville très vivante, constamment en évolution, elle ne s’arrête jamais. Je ne critique en aucun cas ceux qui quittent la Sicile. Au contraire, que ce soit pour suivre leurs projets ou par nécessité, les jeunes qui émigrent ont tout mon respect. »

«Je sens l’énergie et l’enthousiasme de ceux qui ne se rendent pas»

Le bed & breakfast est une nouvelle formule. Appelée Bed and Book, on en trouve un notamment dans le centre historique de Palerme. L'établissement est géré par Alice, une psychothérapeute diplômée avec une thèse expérimentale sur les femmes enceintes migrantes. Sa thèse lui a ouvert des portes : elle obtient grâce à celle-ci une bourse de perfectionnement en France. Au cours de ces six mois de séjour, la recherche d'une maison, la vie de quartier et les cours ne lui ont pas laissé un moment de répit. Lorsque nous lui demandons si elle n’a jamais songé à déménager à Paris, Alice explique qu’elle a peut-être vécu l’expérience parisienne de façon insouciante justement parce qu’elle savait qu’elle était limitée dans le temps. Alice apprécie tout de Palerme : « Les couleurs, les odeurs mais aussi les bâtiments abandonnés, les fissures, les décombres qui parlent d’une ville qui a du vécu, et une histoire à raconter ». Elle ajoute : « J'aime aussi Palerme pour sa capacité à résister aux difficultés. Je vois naître de belles initiatives, je sens l’énergie et l’enthousiasme de ceux qui ne se rendent pas et qui veulent voir du changement. Et moi aussi je crois en cette croissance ».

Mais pour Alice, la Sicile a aussi ses défauts. « C’est probablement difficile de s’accomplir professionnellement à 100%. Quelques années plus tôt, j’ai participé à un concours pour un travail qui aurait été en parfaite adéquation avec mes études et mes centres d'intérêt. Je suis malheureusement arrivée deuxième et quelques années plus tard une enquête sur l’honnêteté des procédures d’examen a été ouverte. Ça me laisse un goût amer, après tant d’études c’est difficile de faire ce à quoi on s'est préparé. J’admire ceux qui quittent la Sicile. Ils ont le courage de s’impliquer et de construire ailleurs, même si on sait toutefois que pour certains ce n’est pas un choix mais une nécessité. » Cet état des faits met Alice en colère. De son côté, elle s’engage à constituer chaque jour un réseau de contacts et de relations avec des personnes qui croient au changement, en soutenant les jeunes photographes, écrivains, maisons d'édition indépendantes, les artisans du papier et les clubs de lecture.

Partir pour mieux revenir

Mauro a 29 ans, il est chef de projet pour PUSH, un laboratoire non-lucratif de service design pour l’innovation sociale. Pour Mauro, partir au moins une fois dans sa vie pendant une longue période aide beaucoup pour le développement personnel et professionnel.  Lui-même est parti en Espagne, en République Dominicaine, et au Canada, où il a travaillé en tant que chercheur invité à l’Université d’Ottawa. « Le plus stimulant, c'était la possibilité de vivre quotidiennement des échanges internationaux, et de participer à de grands évènements culturels. Le plus triste était de monter sur la terrasse du bâtiment le plus élevé de la ville, et de ne pas apercevoir la mer à l’horizon. »

D'après Mauro, ceux qui n'ont jamais au moins une fois quitté la Sicile pour une expérience à l'étranger ont perdu une opportunité. Rester à Palerme, c’est un peu comme «vivre en banlieue, légèrement en retard par rapport à des dynamiques qui courent plus vite ailleurs ». Il se rappelle qu’à l’étranger, il avait la sensation d’apprendre constamment, même en étant simplement dans la rue. « Ça semble étrange mais depuis le Canada j’ai trouvé du travail en Sicile », révèle Mauro qui liste les opportunités offertes par Palerme : « Une ville à taille humaine, avec un climat et un coût de la vie enviables. Ces dernières années, l’offre culturelle a connu un boom spectaculaire. Avec l’entreprenariat des jeunes qui donne actuellement de bon résultats et la multiplication de zones piétonnières, le centre est beaucoup plus vivable ». Son endroit préféré est Borgo Vecchio. Près du centre historique, ce quartier un peu oublié revêt néanmoins un fort potentiel. « Nous avons eu d'excellents résultats avec Borgo Vecchio Factory : un processus de de réactivation, de formation d'une zone critique par le biais de l’art et de l’éducation informelle. »

« J’ai toujours été convaincue que je n’aurais jamais pu vivre à Palerme »

À 35 ans, Valentina collabore à la réalisation de certains des évènements culturels les plus suivis à Palerme, tels qu’une Marina de Livres et le Festival des Littératures Migrantes. Elle est aussi responsable de la communication pour l’éditeur « Navarra ». Elle a dû quitter Palerme temporairement pour aller effecter une année de master à Florence, qu’elle a apprécié pour sa proximité avec d’autres centres, les tours en vélo le long du fleuve Arno, ou encore les vues depuis l’esplanade Michel-Ange et les églises. « La mer, mon fiancé de l’époque et l’association avec laquelle je collaborais depuis des années me manquaient, j’ai donc décidé de retourner à la maison. Inutile de dire que j’ai quitté mon ex peu de temps après mon retour, et que ma collaboration avec l’association a pris fin. » Valentina est heureuse de son choix, un jour sur deux. Elle aime la Sicile, bordée par la mer en passant du Foro Italico aux plages de Balestrate, Capo San Vito et Torre Salsa. Elle aime le sens de l’accueil qu’on perçoit par le biais des enfants qui viennent des quatre coins du monde et qui courent dans les ruelles de Ballaro.

Mais elle regrette son retour lorsqu’elle est confrontée à l’inefficacité de la bureaucratie, à des conditions de travail inacceptables, à la précarité et à la philosophie du copinage au détriment des autres. « Je suis allée voir les salles de Villa Niscemi, utilisées pour célébrer les mariages, et le réceptionniste m’a conseillé de parler avec quelques hommes politiques à la recherche de voix pour me garantir la disponibilité de la villa pour une cérémonie le jour désiré. » Et si on lui demande si elle pense encore pouvoir quitter la Sicile, elle répond : « J’ai toujours été convaincue que je n’aurais jamais pu vivre à Palerme. Même aujourd’hui et malgré mon attachement pour ma famille, j’y pense chaque jour. Je continuer à réclamer que les capacités de ceux qui restent soient reconnues et mises au service de la communauté ».