Sicile : le voiturier clandestin expliqué à un Danois

Article publié le 23 février 2015
Article publié le 23 février 2015

Cette histoire sort de mon imagination. Elle est pourtant plausible et poursuit un objectif : expliquer à une culture à mille lieues de la mienne, un phénomène social et anthropologique tout droit venu de Sicile.

Un jour, il m'a pris l'envie de jouer au touriste dans ma propre ville. Alors que j'étais perdu dans la contemplation de l'architecture arabo-normande locale, mon immersion au cœur de Palerme a éveillé ma curiosité. J'ai alors observé le va-et-vient du voiturier en charge de la zone.

Démiurge, homme à tout faire, ami, citoyen du monde, gardien de tous les petits matins, le voiturier réussit toujours à trouver l'agencement parfait pour quadriller son espace et optimiser chaque centimètre à sa disposition. Son manège, tout comme celui des passants et quelques aventuriers à la recherche d'une place de parking dans le chaos de Palerme, est très curieux à observer. Tous ont l'air de fourmis un peu folles au sein d'une fourmilière anarchique. Le seul à régner ici, la seule institution, c'est lui, le voiturier clandestin. Beaucoup lui offriront un café en retour du service qu'il rend avec dévouement et bienveillance, certains diront même « avec savoir-faire », à la communauté. Les uns deviennent des clients fidèles, pour les autres il fait office d'intermédiaire, c'est un puits de savoir populaire offert par la sagesse de la rue. Un représentant du peuple vrai et authentique.

Papa, c'est qui le monsieur ?

J'ai imaginé ce qui se passerait si, alors que ce manège routinier se déroulerait comme tous les jours, un touriste danois et sa famille passaient par là. Le fils demanderait : « Papa, qui est cet homme dans la rue, avec son chapeau en lambeaux, un t-shirt sale, des cigarettes, une banane et un sifflet ? » - accessoire indispensable. « Que fait ce bonhomme par une étouffante journée d'août, à aider son prochain en échange d'un café ? »

Le papa sourirait, une réaction typiquement nordique et joviale de la part de quelqu'un qui ne comprend pas la situation et ne sait quoi répondre. Même lui ne sait pas expliquer à son fils de 10 ans un phénomène si singulier. « Ce sont des hommes qui font ça bénévolement », tenterait-t-il d'expliquer pour se tirer de cette situation embarrassante. Puis il croiserait mon regard et m'adresserait un sourire complice qui semblerait en réalité demander des explications. Je comprendrais sa demande implicite et m'immiscerais dans la conversation, tentant le mieux possible de percer ce mystère.

« C'est un homme qui offre ses "services" et sa protection en échange d'un café. » Le touriste danois accepterait mes explications et s'imaginerait que ces braves hommes sont, en quelque sorte, des bénévoles qui assurent la sécurité de la communauté, des sortes d'anges de la rue qui aident les forces de police en cas de vol de voiture ou si une grand-mère en difficulté veut traverser la rue. « Comme c'est gentil ! Voilà un vrai bénévole. Et en retour, il demande à chacun un café ? Qui sait combien il en a bus, il doit être un peu énervé  », s'exclamerait notre « Jens Madsen ».

« Non justement, répondrais-je. C'est quand on ne lui offre ni café ni cigarettes qu'il s'énerve. En réalité, il protège les voitures des passants de ... » À ce moment, je me rendrais compte du fossé culturel qui nous sépare, « de ... de lui-même ! ». Le Danois resterait de marbre et comprendrait enfin. Il n'aurait pas besoin d'avoir étudié le droit pénal pour connaître le mot « extorsion ». Il semblerait à la fois dubitatif et déconcerté. Il n'aurait jamais entendu parler de toute sa vie d'un endroit où un citoyen serait payé pour protéger le bien d'autrui et encore moins de lui-même. Puis il s'arrêterait, sans doute pour réfléchir. Peut-être essaierait-il d'imaginer un voiturier dans sa Copenhague natale, mais un point le chagrinerait. Pourquoi les passants n'appellent-ils pas la police ou n'ignorent-ils pas tout simplement le voiturier ? À Copenhague, c'est ce qu'ils feraient. C'est alors qu'il me poserait la question que j'attendais.

« Pourquoi les passants lui paient-ils un café au lieu d'appeler la police ? » La question de Jens pourrait sembler naïve mais serait, en fait, parfaitement rationnelle.

Et voilà qu'arriverait la partie la plus difficile à expliquer. « La police les connait tous, il y en a certains que les policiers appellent par leur prénom. S'ils devaient s'attaquer au problème, il leur faudrait créer une unité spéciale consacrée aux voituriers. »

« Et les gens ? Pourquoi continuent-ils à payer ? Combien de cafés doit-on payer pour pouvoir garer sa voiture ? », ajouterait-il incrédule.

« Il y a beaucoup de failles dans notre conscience. Il s'agit simplement d'habitudes malsaines dont on ne se débarrasse pas si facilement », lui répondrais-je.

Le Danois s'arrêterait. Il ne pourrait pas comprendre et imaginerait un business similaire chez lui, à Copenhague. Cela ne pourrait pas marcher. Avant même de parler d'appeler la police, un étrange voiturier comme lui passerait pour un fou. « Je ne comprends pas », confierait-il.

« Pour être franc, les Siciliens eux-mêmes ne comprennent pas. Mais c'est plus fort qu'eux, ils ont besoin de protection depuis plus de 2000 ans. Ils sont allés jusqu'à la chercher auprès de gens venus de loin et qui parlaient toutes les langues du monde. S'ils cessaient, ne serait-ce qu'un instant, de payer ce café et relevaient la tête pour regarder autour d'eux, le voiturier devrait se trouver un autre travail. Au lieu de ça, il reste là, le métier se transmet de père en fils et le business se développe à l'étranger. Il s'exporte partout où l'esprit humain renonce sous le poids des traditions et des habitudes », expliquerais-je.

Et puis, par ici, on ne refuse jamais un bon café à qui que ce soit.