Sicile : l'arrivée du tram donne à Palerme un statut européen

Article publié le 24 janvier 2016
Article publié le 24 janvier 2016

Après 15 ans d'attente et 322 milions d'euros dépensés, Palerme a enfin son tram, première étape d'une révolution des transports. Retour sur une journée que les palermitains ne seront pas près d'oublier.

Appuyée contre la vitre de la voiture, une petite fille d'environ 5 ans observe, ravie, le tram blanc et long filer à toute vitesse. La voiture de ses parents est prise dans un bouchon sur la via Regione Siciliana, principale artère de la ville, embouteillée comme tous les jours, quelle que soit l'heure. A l'intérieur du tram, d'autres enfants, tenant la main de leurs parents, s'amusent comme s'ils étaient à Disneyland. Autour d'eux, des habitants de Palerme de tout âge sont également venus essayer le tram. A la fin de la journée, l’AMAT (la société de transports publics à Palerme, ndt) dénombrera 50 000 tickets vendus.

Nous sommes le 30 décembre 2015, jour de l'inauguration de 3 lignes supplémentaires de "Genio", nom choisi par les palermitains pour leur tram en l'honneur de la divinité symbole de la ville (après la mise en service d'une première ligne en 2014, ndt). Après une très longue attente, la mise en service du tram montre que le chemin vers l'Europe, ou plutôt vers la normalité, est très proche et qu'il existe une alternative au trafic routier intense de la capitale sicilienne. Cette mise en service, les palermitains ne seront pas près de l'oublier, surtout ceux qui ont habité dans d'autres villes et qui se demandaient pourquoi Palerme était condamnée à subir les fumées toxiques des moteurs et la schizophrénie anarchique du transport privé.

Une longue attente

A l'arrêt Notarbartolo, véritable charnière de cette révolution du transport sicilien, nous montons dans le premier tram qui arrive. Des palermitains, ceux qui avaient hâte de "s'accrocher au tram", comme on le dit ici, sont réunis le long des voies. Certains ont milité sur le web avec le hashtag #vogliamoiltram (nous voulons le tram, ndt), d'autres ont participé plus concrètement, en nettoyant les quais et abris de leurs quartiers. Quelques minutes auparavant, le maire, Leoluca Orlando, le président de la région Sicile, Rosario Crocetta, le ministre des Transports Graziano Del Rio et des représentants de partis ou d'institutions avaient pris la première rame, entourés de journalistes et de photographes immortalisant ce moment.

"Nous n'avons pas l'impression d'être à Palerme"

Pour notre premier trajet en tram, nous avons choisi la ligne 4, qui relie la place Boiardo au croisement de la rue Giuseppe Pollaci et du cours Calatafimi, longeant la principale artère de circulation de la ville, la via Regione Siciliana. Léger et silencieux, le tram glisse sur les voies et par les immenses vitres, on peut observer le trafic routier dense avec un air de supériorité, ou avec la conscience des privilégiés qui ont misé sur le bon cheval pour terminer la course. En effet, on ne peut pas dire le contraire : pour faire une boucle complète le long de l'axe le plus emprunté de la ville, 20 minutes suffisent.

Depuis les rames, on observe la ville sous un angle différent. Les gendarmes qui régulent la circulation aux carrefours, les enfants agitant leurs mains pour saluer les passagers, les pompistes arrêtant quelques instants de remplir les réservoirs, les adolescents qui prennent des photos depuis les balcons, les piétons qui s'arrêtent, le vieux gardien de parking qui s'avance en boitant avec un large sourire édenté. Tout le monde sourit et ceux qui ne sourient pas ont l'air d'avoir vu une apparition. Finalement, après avoir fonctionné à vide pour les premiers essais, les rames sont remplies de monde.  

Mais il y a également les automobilistes de la via Regione Siciliana pris dans un embouteillage, conscients d'être floués par le Bombardier (la société qui a construit le tram), qui les dépasse alors qu'ils restent immobiles dans la circulation dense. Les habitants, qui ont partagé un espoir puis une attente, se massent sur les quais. «Nous n'avons pas l'impression d'être à Palerme» est la phrase que tout le monde prononce. Beaucoup prennent des photos avec leurs smartphones et immortalisent la ville vue du tram. D'autres s'amusent en écoutant les annonces des arrêts, notamment la prononciation allemande parfaite de l'arrêt "Einstein". Se fondant à merveille dans le décor, le tram semble avoir toujours été là, bien que son dernier trajet remonte à 1947. Une éternité donc. Et le réseau devrait encore s'aggrandir. 

Outre la ligne 4, trois autres sillonnent la capitale sicilienne. La ligne 1 relie la Gare centrale au quartier de Brancaccio, dans l'extrême sud-est, zone résidentielle et industrielle (du moins ce qu'il en reste) et tristement célèbre pour l'assassinat du prêtre Pino Puglisi (tué par la mafia, ndt). La ligne 2 relie la Gare Notarbartolo au quartier de Borgo Nuovo, à l'ouest, et la ligne 3 part de cette même gare pour arriver au quartier de CEP, au nord. 

Un réseau de 17 kilomètres destiné à s'élargir d'ici quelques temps. Mais l'aspect le plus important dans cette ville divisée en deux parties est la desserte des périphéries, terminus de trois lignes. Ce choix de tracé pourrait avoir un réel impact social. Les expériences européennes ont en effet démontré que la meilleure solution pour intégrer les zones situées en banlieue – les relier au centre et aux zones les plus riches des grandes villes – est de garantir un transport public et mettre ainsi fin à l'isolement. 

C'est dans cet esprit que nous décidons de faire un voyage sur la ligne 2. Nous n'étions jamais allés dans le quartier de Borgo Nuovo. Nous n'avions du moins jamais dépassés les terrains de l'école de foot Ribolla ouverte par l'ex-footballeur palermitain Totò Schillaci. Les habitants du quartier sont reconnaissants, ils se sentent désormais moins isolés.

Luca a emprunté la ligne 2 pour comparer avec ce qu'il connaît déjà. Selon lui, le tram fonctionne bien, même s'il ne pourra exprimer un jugement complet qu'après plusieurs jours d'utilisation. «Je prendrai cette ligne pour aller au travail. J'ai beaucoup pris le tram à Milan, mais je ne peux pas encore comparer». Alessandro, qui avait nettoyé avec des amis des abris salis par des vandales, est ravi : «J'attends ce moment depuis que je suis ado et que je vais à l'école, depuis la fin des années 90» explique-t-il. «Il faut encore améliorer les informations aux usagers, mais finalement, nous avons un service de transport européen tout à fait viable» conclut-il en regardant la ville par la vitre et en rêvant d'Europe.