Si Jaurès sut, Jaurès pas venu

Article publié le 20 avril 2009
Article publié le 20 avril 2009
Par Guillaume Delmotte, le 10 avril 2009 La « captation d’héritage », selon l’expression de l’historien Gérard Noiriel à propos de la récupération de la figure de Jean Jaurès par le candidat Nicolas Sarkozy en 2007, a fait des émules à droite du Président de la « France d’après » (au fait, ça doit être maintenant, « La France d’après » ).
En effet, Louis Aliot, secrétaire général du Front national, a utilisé à son tour le portrait de Jaurès et une citation du dirigeant de la S.F.I.O., « A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien ! », pour orner son affiche de campagne en vue des élections au Parlement européen. Le candidat frontiste nous promet même que Bruno Gollnisch et Marine Le Pen la reprendront dans leurs circonscriptions… Au cimetière de Carmaux, nombreux sont ceux qui ont dû se retourner dans leurs tombes. Pierre Cohen, député-maire socialiste de Toulouse rappelle que c’est le discours nationaliste que véhicule le Front qui avait « armé la main de Villain », assassin de Jaurès le 31 juillet 1914, qui sera acquitté par la suite.

Comme l’écrit le Comité de vigilance face aux usages publics de l'Histoire, « Nicolas Sarkozy utilise l’histoire dans un double but : produire un nouveau rêve national qui brouille toutes les analyses et toutes les convictions ; détourner l’attention de son programme réel que l’on peut qualifier de national-libéral et dont les premières victimes seront les cibles directes de ses discours de récupération. » D’une certaine manière, le F.N., grand inspirateur des thèmes développés par le candidat Sarkozy, rend hommage, avec cette campagne de communication, à celui qui a porté ses idées au pouvoir… en espérant qu’elle lui profite autant.

« Le discours de campagne de Nicolas Sarkozy est saturé de la thématique nationale : dans les six discours de fin de campagne, de celui de Tours le 10 avril à celui de Marseille le 19, les termes “France” et “Français” reviennent respectivement 395 et 212 fois, soit une centaine d’occurrences par discours et prépare ainsi la thématique de l’identité nationale la fondant implicitement contre une centralité parisienne déconnectée des réalités locales, ce qui ouvre la voie à la dénonciation d’une gauche bourgeoise, urbaine, mondaine, loin du travailleur, etc. en bref, parisienne et coupée de la nation et de ses réalités sociales. » (Comité de vigilance face aux usages publics de l'Histoire)

De même qu’il y a un « nouvel esprit du capitalisme » (Luc Boltanski et Eve Chiapello), qui récupère la critique artiste pour nous vendre des salades et des savonnettes, il y a aussi un nouvel esprit de la démocratie, qui consiste à récupérer la critique sociale pour nous prendre nos voix.

Mais ce nouvel esprit en manque cruellement … d’esprit. Le brouillage idéologique est total. Que s’est-il donc passé depuis 30 ans pour que l’on en arrive là, à ce point d’inculture politique ? N’attendez pas de moi ici une réponse exclusive et exhaustive. L’éditorialiste cachetonnant ici et là entonnera le couplet désormais classique sur la « perte de repères et de sens », le politologue bavard nous entretiendra volontiers de la « triangulation », le philosophe mondain évoquera magistralement Gramsci et l’hégémonie culturelle et l’économiste hétérodoxe exposera son analyse des ravages du néo-libéralisme. Tous auront raison.

En attendant, le journal de 20 Heures continue de nous endormir en spéculant sur le menu concocté par le chef Jamie Oliver pour le G20 à Londres, en commentant la couleur de la robe portée par Michelle Obama ou encore en nous abreuvant d’une série de reportages sur la « France qui gagne » pendant la crise.

« Il faut voir comme on nous parle » comme le chante mon cher Souchon !

(Photo: Jaurès Facing Young People, Place Jean Jaurès, Montpellier, Par _loran_denim/Flickr)