Sherlock à Strasbourg : sur les traces des écolos-crimes

Article publié le 18 août 2011
Article publié le 18 août 2011
Aux yeux du voyageur arrivant de régions beaucoup moins lisses et plus bruyantes, Strasbourg est un vrai petit paradis « vert ». Pourtant, s’il existe un crime écologique parfait, la cité alsacienne en est la capitale. Enquête d’un Sherlock Holmes écolo à la recherche de crimes anti-biosphère dans une ville qu’on croit à l’abri des délinquants « verts ».

Un tram qui glisse silencieusement sur un impeccable ruban d'herbe. Partout, des bicyclettes et des mollets en mouvement. Il y a de vieilles demeures aux encorbellements de bois foncé et aux pelouses parfaitement entretenues, comme autant de tableaux idylliques. Une étrange boule de cristal qui abrite la gare. Il y a aussi ce bruit émanant du centre historique et de son dédale de rues. Pas les klaxons habituels, plutôt un concert métallique de chaînes de vélo qui grincent et de sonnettes qui couinent. Et puis, il y a cette vieille Renault noire avec une grosse affiche jaune à l'arrière : « Danger ! Stop à la centrale nucléaire de Fessenheim ».

Le paradis écolo ?J'aurais pu renoncer et repartir, s'il n'y avait eu cette affiche dénonçant la plus vieille voire la plus dangereuse centrale nucléaire française. Une bombe à retardement, à la frontière entre l'Allemagne et la France, située à 100 km de Strasbourg et, bien moins, par rapport au Parc Naturel « Ballons des Vosges ». Je retourne en ville pour trouver d’autres pistes. Apparemment, les Strasbourgeois n'ont que deux préoccupations : cette vieille centrale et « le grand hamster d'Alsace ». Ils espèrent bien que la première sera démantelée et que le second survivra à sa disparition annoncée. Et après ? La fission nucléaire et le sort d'un hamster, pour seules agressions contre la nature ?

La nourriture, l’un des principaux problèmes

« Strasbourg est une ville écolo-chic. C’est l’écologie pour les riches. »

« Strasbourg est une ville écolo-chic. C’est l’écologie pour les riches. Pour ceux pouvant se payer une voiture électrique ou la location de vélos. Mais sous ce beau vernis vert, il y a du gris. » Cette confidence me vient de Manuel Santiago, un environnementaliste de l’associationLa Carotte Sociale et Solidaire. Nous nous retrouvons dans un petit bar d’un quartier autrefois populaire désormais embourgeoisé. Manuel est fier de représenter le prolétariat de l'écologie. « Aujourd'hui, les loueurs de vélos mettent à disposition du très bon matériel, explique-t-il, mais le prix est encore trop élevé pour les jeunes étudiants fauchés. Le service est parfait pour les touristes, mais pas pour ceux qui vivent dans les quartiers populaires. »

La central nucléaire de FessenheimLes vélos ne seraient donc pas loués à des prix abordables. Comme délit avéré, c’est un peu limite. Je demande à Manuel s'il n’a pas mieux. Coup de théâtre : c’est la nourriture qui pose l'un des principaux problèmes. Je jette un œil sur une carte. Nous sommes près de la Forêt Noire (à l'Est de Strasbourg). On ne peut pas dire que la zone soit sub-saharienne. Je demande des éclaircissements. « L’Alsace est densément peuplée, continue Manuel, mon indic « vert », et il y a peu d’espace pour les cultures. Cela crée un problème d'autosuffisance alimentaire. On devrait développer l'agriculture locale, car nous avons plein de ressources naturelles. Nous pourrions aussi miser sur les énergies propres avec le solaire, l’éolien et l’hydroélectrique. »

Élémentaire, mon cher Watson

Les indices commencent à s’accumuler. En parcourant l’annuaire téléphonique de Strasbourg, je découvre que la ville est pleine d’avocats spécialistes de l'environnement. Mon doigt tombe sur le nom de Julien Schaeffer, du cabinet ASA Avocats. Je décide de le rencontrer. « Parmi les violations les plus fréquentes, il y a les installations industrielles sans autorisation préalable, la pollution des cours d'eau et, l'Alsace étant une région pleine de forêts, les délits en rapport avec la chasse. », explique l'avocat, armé du Code civil. Élémentaire mon cher Watson.

Je quitte le cabinet de l'avocat où toutes ces nouvelles pistes ne mèneront pas pour autant à des preuves accablantes. Je déambule sans but, passant les rues et les ponts. Puis, quelque chose attire mon attention : une série de panneaux publicitaires bleus sur l'environnement. Je décide de les suivre. Je démarre avec « L’ozone - Docteur Jekyll et Mister Hyde », puis je passe devant « Un climat qui change ! » et « Le réchauffement climatique touche Strasbourg ». Je me retrouve soudain en face du Centre du Droit de l'Environnement. C'est un centre de recherche dépendant de l'Université Robert Schuman. Ici, les élèves et les enseignants étudient les délits commis contre la nature depuis plus de 35 ans. Peut-être pourront-ils me répondre.

Des amendes pour les délinquants

Marthe Lucas est une jeune chercheuse dans le domaine de la compensation écologique. Elle m'explique que les indices que j’ai récoltés sont incomplets : « Il faut ajouter à ceux-ci la question de la rocade ouest de Strasbourg, qui pourrait aggraver la situation. Elle aura un impact majeur sur les terres agricoles et sur la qualité de l'air : il y a encore trop de voitures et le climat de la région n'aide pas. »

Une longue liste de délits présuppose une grille de sanctions tout aussi fournie. « Les peines sont trop légères, me confirme Marie-Pierre Camproux, directrice du centre, et payer une simple amende n'est pas une dissuasion efficace. Il vaudrait mieux contraindre ceux qui polluent à réparer les dommages sur la zone contaminée. » « Le vrai problème, c’est que la plupart du temps, le délinquant « vert » ne passe même pas devant un tribunal », ajoute Elizabeth Terzic, étudiante en doctorat sur la réhabilitation des sites pollués.

Beaucoup trop de délits et de victimes pour une ville manifestement engagée dans le développement durable. Et ils n'échappent pas à la loupe d'un détective « vert » ; néanmoins, sans celle-ci, ils disparaissent et Strasbourg redevient ce petit paradis écolo, hautement photogénique pour le touriste.

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Green Europe on the ground.

Photos: Une (cc) Sherlock Holmes/BBC; Texte © Gianluca Martelliano