Shashamane : Voyage sur la terre promise des Africains d’occident

Article publié le 1 juin 2017
Article publié le 1 juin 2017
La légende raconte qu’il y existe en Éthiopie une terre promise où les afro-descendants pourraient revenir, pour vivre sur la terre de leurs ancêtres. Giulia Amati, réalisatrice italienne, est allée enquêter sur cette mystérieuse “Shashamane”. Le 25 mai dernier, avait lieu au Bozar de Bruxelles la projection en avant-première de son documentaire. Cafébabel vous raconte...

Lorsque Giulia Amati commence à s’intéresser à Shashamane pour la première fois, elle n’arrive pas à savoir s’il s’agit seulement d’une légende ou si cet endroit existe vraiment. Elle découvre, au fil de ses recherches, qu’il y a véritablement une petite communauté d’un millier de personnes  revenues pour dénicher la terre promise. C’est à l’occasion de ces recherches qu’elle tombe sur les travaux de Giulia Bonacci, spécialiste de cette incroyable histoire du retour, qui va l’aider à entrer en contact avec cette curieuse communauté.

Un droit de retour en Afrique

Le documentaire nous fait rencontrer les habitants de Shashamane, qui nous expliquent d’emblée qu’à leurs yeux, revenir en Afrique est un droit étroitement lié à la nécessité de réparer les crimes qu’ont été le colonialisme et l’esclavage. Pour eux, les descendants des personnes noires déplacées de force (de l’Afrique vers l’occident) n’ont pas à y rester : elles doivent au contraire revendiquer leur droit de retour. Une habitante de Shashamane nous explique : « Nègres, noirs, africains-américains... au fil des siècles, on a utilisé plein de termes différents pour nous nommer. Alors que ce que nous sommes, c’est simplement Africains ! »

Le choix de vie des membres de la communauté s’inscrit fondamentalement en opposition avec la civilisation occidentale. Il s’oppose notamment au rêve américain, et à la promesse d’une vie luxueuse de la société capitaliste. Il se revendique comme un choix émanant d’un système de valeurs différent : « En occident, on est chez soi lorsqu’on se trouve matériellement dans la maison que l’on possède. Ici, le rapport à la terre est bien plus fort et a une véritable dimension spirituelle », nous dit un habitant. Ce choix du retour est aussi une protestation contre le néocolonialisme, et l’impunité de l’occident en ce qui concerne le système colonial et esclavagiste. Bob Marley chantait dans sa Redemption Song : « Émancipons-nous de l’esclavage mental, personne d’autre que nous ne peut libérer nos esprits ».

Une terre promise : Shashamane

Bob Marley était ami de certains habitants de Shashamane. Le mouvement de retour vers l’Afrique commence d’ailleurs dans les milieux noirs rastafariens jamaïcains dans les années 1960. Dans un pays où la vaste majorité de la population est noire mais n’a pas le droit de posséder de livres appelant à être fier d’être noir, la volonté de « Back to Africa » prend de l’ampleur. On se dirige alors naturellement vers ce territoire éthiopien, donné par l’empereur Haile Selassie I aux Africains exilés venus aider l’Éthiopie pendant la guerre contre l’envahisseur italien. C’est ainsi que la plupart des personnes revenues en Ethiopie sont rastafariennes, principalement en provenance des Caraïbes. Mais pas seulement : il y a aussi des Américains, des Français, des Britanniques et des personnes ne partageant pas la foi rastafarienne.

Le rapport de la communauté avec les autorités éthiopiennes et le reste des habitants du pays n’est pas sans poser quelques difficultés. La question de la possession des terres est très problématique : les habitants ne sont pas légalement propriétaires de la terre qu’ils occupent et avec laquelle ils ont formé un lien qui dépasse largement les considérations matérielles. Ils n’ont pas non plus la nationalité éthiopienne, et rencontrent de grandes difficultés pour l’obtenir. Il y a aussi une part d’incompréhension de la part des éthiopiens : alors que tant d’Africains tentent de rejoindre le monde occidental, souvent au péril de leur vie, ceux et celles qui le quittent suscitent à tout le moins l’étonnement. Selon Giulia Amati, « beaucoup sont déçus, car ils ont réussi à accomplir leur volonté de retour en Afrique, mais se sentent encore piégés dans l’Histoire qui refuse de payer la dette qu’elle leur doit ».

Le courage de devenir soi-même

Finalement, Shashamane, c’est simplement l’histoire d’individus en quête d’identité. Ce qu’ils proposent, c’est de retrouver l’identité qu’ils veulent avoir et non celle qui leur a été donnée. Pour Giulia Amati, le tournage a aussi soulevé ces questions-là au niveau personnel : en tant que personne blanche et, qui plus est, italienne, elle est consciente qu’elle représente l’oppression aux yeux des personnes qu’elle cherche à représenter dans son film. Elle explique qu’il s’est aussi agi pour elle de retrouver l’identité qu’elle voulait avoir. Et si certains habitants de la communauté n’ont jamais accepté la présence de l’équipe de tournage, d’autres l’ont accueillie avec hospitalité.

Le film accomplit son objectif, celui de faire réfléchir sur les nombreuses questions qui n’ont pas encore été réglées autour des thématiques de race, de discrimination, de domination. En tant qu’Européens, il nous invite à nous interroger sur notre rapport à ces questions, et notre rapport à l’Afrique. Espérons que nos représentants politiques garderont ces réflexions en tête quand il s’agira de discuter des questions migratoires avec les Africains ou de renégocier les accords UE-ACP (Afrique Caraïbes Pacifique)...

Bande annonce du film :

Pour aller plus loin : Giulia BONACCI, Exodus ! L’histoire du retour des Rastafariens en Éthiopie, Paris, Scali, 2008, 760 p., ISBN : 978-2-35012-209-0