Séville : face à la crise, les jeunes brandissent la « Coop »

Article publié le 31 mars 2014
Article publié le 31 mars 2014

Leur pe­tite en­tre­prise ne connaît pas la crise. À Sé­ville, Mayte, Ale­jan­dro et Ana ont tous fait le pari fou de mon­ter leur boîte alors même que l'éco­no­mie es­pa­gnole s'ef­fon­drait. Au­jour­d'hui, ils sont tou­jours là, avec un point com­mun : la co­opé­ra­tive.

En France comme en Es­pagne, la « coop » évoque plus sou­vent de vieux vi­gne­rons mous­ta­chus que de jeunes en­tre­pre­neurs de ser­vices. On pense sur­tout à un mo­dèle d'uto­pie post soixante-hui­tarde, prompt à se cas­ser la gueule quand les len­de­mains dé­chantent. Pour­tant en An­da­lou­sie, ré­gion du­re­ment frap­pée par la crise, elles poussent comme des cham­pi­gnons. Loin de se can­ton­ner à l'agri­cul­ture à la papa (qui ne re­pré­sente plus que 14% des co­opé­ra­tives es­pa­gnoles, nda), on dé­couvre que coop se conjugue aussi avec 2.0. Le prin­cipe est simple : trois « so­cios » (par­te­naires) au mi­ni­mum qui contri­buent à éga­lité, un pou­voir de dé­ci­sion ré­ta­bli équi­ta­ble­ment, pas de hié­rar­chie. Contrai­re­ment à une en­tre­prise « clas­sique », les tra­vailleurs sont éga­le­ment in­ves­tis­seurs, et sont im­pli­qués dans toutes les étapes de la pro­duc­tion.

Loin des cli­chés, la « coop » ver­sion 2.0

C'est dans un quar­tier mo­derne aux portes de la ville que tra­vaillent Ana et Ale­jan­dro, pa­trons de Mar­ke­ting On­line. Iro­nie du sort, l'en­semble situé Ave­nida tec­no­lo­gia et construit juste avant la crise pour hé­ber­ger des en­tre­prises se re­trouve à moi­tié dé­sert. Les deux « so­cios » ont dé­cidé de sau­ter le pas en­semble mal­gré des par­cours très dif­fé­rents. Ana, la qua­ran­taine sou­riante, a été l'une des der­nières à quit­ter son agence de com­mu­ni­ca­tion avant qu'elle ne mette la clé sous la porte. À 27 ans, Ale­jan­dro en est lui à sa deuxième co­opé­ra­tive.

Il a tou­jours voulu être son propre boss, elle l'est de­ve­nue presque par ha­sard. Mais, au mo­ment de se lan­cer, un choix est ap­paru comme évident,  celui d'un mo­dèle co­opé­ra­tif. Pas par idéa­lisme, ex­plique Ana : « Notre choix est prag­ma­tique. Nous avions un pro­jet com­mun, et la co­opé­ra­tive est ce qui cor­res­pon­dait le mieux à nos ob­jec­tifs éco­no­miques et hu­mains ». Et ça marche : de­puis sa créa­tion, Mar­ke­ting On­line voit son car­net de com­mandes s'étof­fer, avec une clien­tèle qui va du ca­bi­net de psy­cho­lo­gie à la fa­brique de conserves.

Va­gins en ca­ou­tchouc et thé­ra­pie équestre

Des pro­jets comme ceux d'Ana et Ale­jan­dro, Laura Cas­tro et Sa­lomé Gomez en voient de plus en plus. Res­pon­sables de la fé­dé­ra­tion an­da­louse des co­opé­ra­tives à Sé­ville (FAECTA), elles ont vu le pro­fil de ces en­tre­pre­neurs so­li­daires évo­luer avec la crise. « On voit de plus en plus d'en­tre­prises de ser­vices por­tées par des jeunes di­plô­més, très bien for­més. » Dans une ré­gion où le taux de chô­mage dé­passe les 30%, la co­opé­ra­tive ap­pa­raît comme une al­ter­na­tive à l'émi­gra­tion. « En­tre­prendre de­vient une né­ces­sité », ré­sument-t-elles.

L'An­da­lou­sie est pion­nière en la ma­tière. Avec ses 3 500 co­opé­ra­tives, le sec­teur re­pré­sente plu­sieurs di­zaines de mil­liers d'em­plois. Parmi eux, une ma­jo­rité de femmes, in­siste Sa­lomé Gomez : « Cela s'ex­plique par le fait que ce sont des struc­tures qui fa­vo­risent l'éga­lité. Le prin­cipe est simple et in­va­riable : une per­sonne = une voix. Et dans une so­ciété où les femmes conti­nuent d'as­su­mer la plu­part des tâches mé­na­gères, tra­vailler dans une co­opé­ra­tive per­met de conci­lier plus fa­ci­le­ment vies pro­fes­sion­nelle et fa­mi­liale ». Le moins que l’on puisse dire, c'est que les « so­cios » an­da­lous ont de l'ima­gi­na­tion : parmi les pro­jets d'en­tre­prises sou­te­nus par la FAECTA, Laura et Sa­lomé ont tout vu ou presque : de la thé­ra­pie équestre aux va­gins en ca­ou­tchouc, en pas­sant par les cer­cueils.  

De l'au­dace

Sa vie pri­vée, cela fait près de trois ans que Mayte l'a mise entre pa­ren­thèses. Co­fon­da­trice de la li­brai­rie La ex­tra­va­gante, elle en parle avec l'éner­gie de ceux qui veulent conqué­rir le monde. Ses yeux tra­duisent pour­tant les heures pas­sées à faire de la comp­ta­bi­lité ou du clas­se­ment. « Les gens croient qu'être li­braire c'est res­ter assis à lire, mais c'est faux ! », dit-elle dans un éclat de rire. Dans une autre vie, Mayte a été pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à Puerto Rico, di­rec­trice des re­la­tions pu­bliques d'un théâtre puis... li­braire à la FNAC. C'est ce job qu'elle aban­donne pour créer sa li­brai­rie avec trois amis.

C'est avec pas mal de rêves et de chi­mères en poche que la pé­tillante Mayte se lance dans l'aven­ture de la coop. Au­jour­d'hui elle ne re­grette pas son choix, et as­sume la part de folie in­hé­rente au pro­jet. « J'avais des tonnes d'illu­sions : tout me pa­rais­sait pos­sible et fa­cile. Mais c'est pré­ci­sé­ment parce que nous par­tions tous avec ce même ni­veau d'igno­rance que ça a mar­ché. En ar­ri­vant au bu­reau tech­nique je ne sa­vais même pas que je pou­vais créer une co­opé­ra­tive, je ne sa­vais rien. Les dé­buts ont été très durs car même si j'ai une âme d'en­tre­pre­neur, les chiffres ce n'est pas mon truc ! »

Ale­jan­dro et Ana, comme Mayte, re­ven­diquent ce grain de folie qui les a poussé à faire le grand saut. Et ce sont peut-être ces fous-là qui petit à petit re­met­tront l'éco­no­mie an­da­louse sur pied. Les chiffres de la FAECTA montrent que les co­opé­ra­tives ré­sistent mieux à la crise que les en­tre­prises clas­siques. Les so­cios, très at­ta­chés à leur pro­jet, n'en­vi­sagent la fer­me­ture qu'en re­cours ul­time. Cette di­men­sion so­li­daire prend tout son sens dans un contexte de crise où  l'en­tre­prise in­di­vi­duelle de­vient presque im­pos­sible, ne se­rait-ce que pour des rai­sons de fi­nan­ce­ment. Re­vers de la mé­daille, nom­breux sont ceux qui ne comptent pas leurs heures de tra­vail pour un sa­laire sou­vent in­suf­fi­sant. Reste l’es­sen­tiel, à sa­voir un grand sen­ti­ment de li­berté par­ta­gée.

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Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Sé­ville et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.