Séville est une ville idéalisée

Article publié le 19 mai 2003
Publié dans le magazine
Article publié le 19 mai 2003
Comment les Sévillans ont créé une image de plus en plus idéalisée de leur ville et d’une certaine façon d’être, une source d’exaltation… et de commerce !

Dans « Le Voyageur et son ombre », Nietzsche fait remarquer dans l’une de ses maximes que ne pas avoir de réflexion profonde sur les personnes auxquelles l’on tient est la preuve de notre affection pour eux. Cette remarque, qui invite autant à l’optimisme qu’à la tristesse, peut s’appliquer aux Sévillans en ce qui concerne une réalité très souvent idéalisée : leur propre ville. Il faut préciser que si en effet les Sévillans réfléchissent sur Séville, ils le font par le biais d’une passion qui les rend ivres d’orgueil ; autrement dit, sans esprit critique. Et il n’est pas faux d’affirmer que les éléments qui nourrissent cette passion sont forts et multiples : le climat, le culte des monuments (résultat d’une longue histoire), ce qu’on appelle le « caractère » du sud, l’intensité particulière dans la façon de vivre les traditions... ont été et sont objets de littérature, d’exaltation et de commerce.

S’il est en effet impossible, pour tout être normalement constitué, de contester ces traits caractéristiques de Séville, il faudrait aller un tout petit peu plus loin, en faisant appel à la raison, et tenter d’analyser la véritable nature de cette ville, autrement dit l’idée que les Sévillans se sont forgés d’elle. Pour ce faire, je reprendrai, en quelques brèves lignes, les trois phénomènes déjà mentionnés et qui ont, à mon avis, façonné la réalité culturelle de Séville : la littérature, l’exaltation et le commerce.

Le cliché de Séville comme thème littéraire

Au cours du XIXème siècle, des voyageurs, anglais et français principalement, parcouraient l’Andalousie, soucieux qu’ils étaient de découvrir l’Europe méridionale : un grand voyage qu’on appela The Grand Tour. Ces voyageurs, pères de la littérature dite de voyage, écrivirent des livres qui présentaient des généralisations de faits concrets, créant ainsi des images stéréotypées de l’Andalousie, et donc de Séville. La lecture de ces livres par des lecteurs férus de voyages engendra des visions idéalisées du sud de l’Espagne. Par exemple, le « Carmen » de Prosper Mérimée, qui n’est pas un livre de voyage, fit suite à un séjour de l’auteur en Andalousie. Il faut préciser que beaucoup d’auteurs écrivirent des livres de voyage sans avoir jamais visité les lieux en question, s’appuyant sur les récits des véritables voyageurs et dénaturant encore plus la réalité. Cette image de Séville, créée par des étrangers, ne cessa de se développer à travers d’autres arts, avec la participation désormais des Espagnols, y compris des Sévillans : à travers la musique (la vraie « Carmen », celle de Bizet), la peinture de mœurs (dont les amateurs furent surtout des étrangers), la poésie… transmettant cette identité idéalisée à l’imaginaire collectif pendant des générations. Ainsi, les visiteurs toujours plus nombreux qui venaient à Séville avaient une idée préconçue et mythifiée de la ville, qu’ils tentaient d’identifier dans la réalité. Et c’est là qu’intervient le deuxième phénomène : l’exaltation.

Etre sévillan avant tout…

Devant cette recherche par le visiteur de la ville imaginée, le sévillan s’est senti réaffirmé et valorisé dans sa façon d’être, prenant conscience au plus haut point de son comportement. Il s’ensuivit le début de la perte du naturel. Le sévillan a cessé d’être sévillan pour commencer à se comporter comme un sévillan, d’après l’idée que s’en faisaient non plus seulement les étrangers mais aussi les sévillans eux-mêmes. Il a résulté de cette attitude une exaltation, par les citadins eux-mêmes, de Séville et de ses coutumes, et un éloge du caractère sévillan. Il s’est opéré dans ce processus une identification totale avec la ville, la naissance d’une fierté d’appartenir à celle-ci, conduisant les sévillans à cette auto contemplation qui leur a causé tant de tort. Ainsi, à partir d’une réalité poussée jusqu’à l’hyperbole par des étrangers, et ce grâce à des œuvres d’art qui ont stimulé l’imagination collective, le sévillan a fini par considérer comme authentique et comme sienne cette vision idéalisée inventée par d’autres. Nous pouvons trouver un exemple de ce phénomène avec la Feria d’Avril, créée par un basque et un catalan. Il s’agit d’une fête privée présentée aux étrangers comme populaire et où l’on assiste à l’exaltation des valeurs dites andalouses. Sans vouloir démériter aucun des éléments qui caractérisent la ville, il est pourtant clair que Séville s’est convertie en décor et le sévillan en un acteur orgueilleux de son rôle ; orgueilleux par rapport aux autres sévillans et par rapport aux visiteurs, du reste enchantés de constater que leur idéal concorde avec la réalité. Cette concordance entre idéal et réalité continuera d’être entretenue tant qu’elle apportera des avantages économiques à la ville ; c’est d’ailleurs l’exploitation économique de ce qui vient d’être exposé qui constitue le troisième phénomène qu’il convient d’analyser.

La vitrine sévillane

En résumé, les monuments, le climat et le soi-disant savoir vivre ont fait de Séville une destination touristique. Ainsi donc, le secteur du tourisme est le plus développé de la ville et en a façonné la physionomie. On peut observer un exemple très clair de ce phénomène dans le quartier de Santa Cruz, où les boutiques de souvenirs, les bars, les restaurants et les pensions se substituent de plus en plus aux autres commerces. Ainsi, la ville se transforme de plus en plus pour correspondre aux attentes des visiteurs. Il y a une volonté très claire de changer Séville en une capitale du secteur tertiaire. Citons comme exemple l’Exposition Universelle de 1992. Appelée à être le lancement du développement futur de la ville et de l’Andalousie, cet investissement, qui a supposé une dernière grande transformation urbaine de la ville et de ses moyens d’accès, se transforma en parc d’attractions, éphémère comme l’est tout ce qui se fait dans cette ville si baroque. Aujourd’hui, la grande étendue de terrain qu’occupait l’exposition est sous-exploitée. Un autre exemple est l’éternelle candidature de Séville aux Jeux Olympiques.

Bien évidemment, tous les sévillans ne sont pas ainsi et le processus d’identification avec la ville n’est pas non plus uniquement dû aux raisons désignées ici avec audace. Mon but, en tant que sévillan moi-même, est de pointer du doigt certaines idées, avec l’espoir de déclencher une réflexion critique qui fasse en sorte que le manque de réflexion à Séville, dû à l’affection qu’on lui porte, ne soit rien d’autre qu’un acte conscient de romantisme naïf.