Séville, « capitale du hip-hop »

Article publié le 4 avril 2012
Article publié le 4 avril 2012
Séville et le flamenco, ça va de soi, comme Don Quichotte et Sancho Panza. Mais la belle andalouse s’est aussi taillé une réputation de capitale du hip-hop quand les groupes des années 90 comme SFDK ont donné naissance à un genre nouveau, le rap en espagnol, dans les quartiers défavorisés comme Pino Montano.
Aujourd’hui ce quartier, autre fois considéré comme « le Bronx de Séville », s’est plutôt assagi. Entretemps le « achipé-achopé » s’est développé pour devenir bien plus que de la musique.

Sara a la soirée libre, mais tandis que ses collègues vont prendre l’apéro, l’Italienne a autre chose en tête. Vite, un t-shirt confortable, une casquette violette et à peine une demi-heure plus tard, la voilà dans un passage commerçant du coin à répéter des figures de breakdance : coupole, chair freeze, pas de 6.

Elle fait partie d’un groupe d’une vingtaine de danseurs qui se voient plusieurs fois par semaine pour pratiquer la breakdance, suivant le rituel des origines dans les années 70 new-yorkaises. Sara est la seule femme du groupe. Elle est arrivée de Milan il y a peu. Mais elle s’est tout de suite sentie intégrée. « Où que j’aille, je fais de la breakdance. Peu importe l’endroit d’où on vient, ici on est accepté. » Le temps d’une petite pause pour souffler, elle discute avec son amie hongroise Dori, en russe, car elles se sont rencontrées lors d’un stage à Moscou.

Avec Cristina, qui vient du Portugal, elle admire les « powermoves », comme ceux de Yobani, à moitié cubain, qui bouge tellement vite que toutes les photos de lui sont floues. Dans ceux qui sortent du lot, il y a aussi Bboy Fini, de son vrai nom Finizio, de père italien et de mère andalouse. Il se décrit de la façon suivante : « Moi, je suis un papy pour les boys. » On a peine à croire qu’il a plus de 40 ans quand on voit la souplesse avec laquelle il bouge et le dévouement avec lequel il se livre tout entier à la danse.

Mais comme il n'avait pas assez de couleur, il a tagué "TF Rockers" . Fini a consacré sa vie au hip-hop depuis qu'il a vu le film "Beat Street". Il avait 14 ans.

Le hip-hop, c’est toi

Lui, c’est un peu le père du mouvement hip-hop sévillan, il a été le premier à taguer les murs de Séville. Fini a vécu quelques années à Augsbourg, si bien qu’il parle allemand avec l’accent bavarois. Depuis ses 14 ans il consacre sa vie au hip-hop. La chambre de son appartement est pleine à craquer de disques, de films, de posters et autres souvenirs. « Un vrai petit musée du hip-hop », dit-il non sans fierté.

Il a arrêté la danse pendant dix ans, pour pouvoir établir son entreprise, et puis ça l’a repris. « Je m’inquiétais de ce que ma femme allait dire si je lui annonçais que je voulais reprendre la danse. » Mais ce n’était pas un problème pour Elisabeth – pour la remercier, Fini s’est fait tatouer son nom sur le bras. Quand Fini fait des conférences à la fac sur la culture hip-hop, il doit déblayer l’idée toute faite selon laquelle le hip-hop n’est qu’une musique. « Le hip-hop c’est bien plus que ça, c’est le breakdance, les graffiti, les DJ, etc. » - « Le hip hop c’est toi ! » dit Sara, et Fini sourit. Satisfait.

La zone interdite Torreblanca : mieux que sa réputation ne le fait croire

Changement de décor. Il faut faire une demi-heure de bus en direction du nord-est pour atteindre le centre des congrès. C’est une zone un peu sinistrée, quelques fast-foods, une supérette et un café où j’ai rendez-vous avec le rappeur Rabem. De son vrai nom Iván González, il a amené son collègue K-PO. En sirotant, à contre-pied de l’image du rappeur, un coca light et un café au lait, ils me racontent leur parcours à Torreblanca, un quartier défavorisé de Séville, bien connu pour de mauvaises raisons.

Du coca light et du lait.

Tout a commencé en 2002, quand Ivan, alors âgé de 14 ans, découvre sur la chaîne MTV les superstars du hip-hop américain : LL Cool J, 50 Cent et Eminem. Il commence à écrire ses propres textes, sur ses expériences dans un quartier décrit par les Sévillans comme marginal et dangereux. « C’était comme une thérapie pour moi. Mes paroles reflétaient ce que je vivais au quotidien. Bien sûr qu’il y a de la drogue et de la violence ici, mais pas partout. Le quartier est beaucoup mieux que sa réputation ne le fait croire. »

Dans les faits ce n’est pas encore demain que, du côté de la ville, Torreblanca perdra un peu de sa réputation douteuse de zone interdite. C’est dans le festival de ce quartier, Torrerock, que Rabem a donné son premier concert. Dès lors sa mère aussi a été satisfaite quand elle a vu que son fils n’avait pas que des bêtises en tête, mais aussi du talent, et que beaucoup de gens voulaient écouter son rap.

Maman et des mots pleins de colère

À côté des modèles américains du hip-hop, c’est surtout Vico C, un rappeur d’origine portoricaine, qui a influencé Rabem. « Le hip-hop latino-américain est différent », renchérit K-PO. Il entrecroise beaucoup de choses : le reggae, le jazz, le funk et la salsa. Ce dialogue interculturel, nos nouveaux talents du rap aussi veulent l’utiliser ; ils ont décidé il y a peu de se produire ensemble sous le nom 9 milimetros et de faire désormais de la musique ensemble. Ce que ça donne, ils me le montrent en m’emmenant faire un tour dans les quartiers périphériques de Séville. Le fugace malaise qui m’étreint en montant dans la voiture comme un rappeur-gangsta disparaît vite et complètement quand Rabem entonne la chanson qu’il a dédiée à sa mère. Ses textes parlent beaucoup de « lucha » (« combat »), c’est évident que les choses n’ont pas toujours été faciles pour lui et que la musique l’a aidé à ne pas finir comme d’autres à Torreblanca : « No tengo dinero, solo letras con furia » (« Je n’ai pas d’argent, seulement des mots pleins de colère »). Il aime quand même sa maman.

On se quitte amicalement, et en longeant le Guadalquivir je vois les nombreux graffitis qui ont donné à Séville, avec la musique, sa réputation de « capitale du hip-hop ». Le photographe américain Brian Miller est un admirateur de ces œuvres d’art exécutées au spray et les montre sur son blog. « En réalité ces graffitis ne sont pas autorisés par la loi, mais j’ai souvent vu la police passer sans s’occuper des tagueurs. » La ville semble avoir une relation positive avec le hip-hop. On le voit aussi aux nombreux containers de verre, qui peuvent très officiellement être embellis à la bombe. Ça claque, c’est « phat » Sevilla !

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground.Un grand merci à l'équipe locale de Séville.

Photos : Une (cc)Rohan Reid/flickr; Sara ©SW; 1985 "Freeze Rockers" ©courtoisie de Bboy Fini;  Vidéo (cc)AbismoRecords/YouTube