Seul au monde : l'homme avec un Master de magie de rue

Article publié le 17 février 2017
Article publié le 17 février 2017

Quiconque a grandi dans les années 90 et lu Harry Potter a sans doute passé des heures à rêver qu’il était un(e) vrai(e) sorcier(e). Mais nul besoin d’aller jusqu’à Poudlard pour apprendre la magie. Il suffit d’aller à Dublin pour le croire. Rencontre avec le seul magicien de rue diplômé au monde.

Chaque matin avant 9 heures, avant même que les touristes n’arrivent en masse, le marché de Covent Garden grouille de monde. À Londres, les artistes et musiciens de rue font la queue pour déposer leur nom dans un chapeau. Celui dont le nom est tiré en premier choisit l’heure à laquelle il pourra se produire ce jour, et avec 14 créneaux à se partager entre 30 numéros, l’attente peut parfois être tendue.

Si vous êtes chanceux, vous verrez un homme aux yeux bleus et cheveux châtain clair se produire au coin de l’Apple Store. Il s’appelle Owen Lean et ses qualifications sont uniques : il est le seul au monde à posséder un diplôme de magie de rue.  

Étudier parmi les moldus

Owen grandi dans un cocon gorgé de théâtre et d’arts en tout genre, mais sa relation avec les arts obscurs ne commence alors qu’il n’a que 18 ans, lorsqu’il tombe sur un jeu de cartes de magie chez ses parents. « Je sais qu’on les avait achetées au magasin de jouets Hamleys plusieurs mois auparavant, raconte t-il. Mais je ne sais pas vraiment comment elles sont arrivées là. » Signe de l’espace ou pur hasard, qu’importe. Owen découvre rapidement qu’il possède un don pour faire des tours. « Il s’est avéré que faire de la magie c’était comme faire du théâtre, sauf que je n’avais pas à passer des mois à répéter avec gens que je n’aimais pas vraiment. Je pouvais faire ça tout seul. »

Peu de temps après, Owen suit un diplôme en Théâtre au Trinity College de Dublin, mais l’appel de la magie – et surtout de la magie de rue – est toujours aussi puissant. Le destin a voulu que l’université soit voisine de Grafton Street, l’une des rues les plus chères de la capitale irlandaise mais aussi l’une des artères les plus fréquentées d’Europe par les artistes de rue. Lorsque survient le moment de rédiger sa dissertation, le jeune anglais a la choix entre écrire 12 000 mots sur un sujet de son choix ou un total plus raisonnable de 7 000 mots qui s’appuient sur une performance. Comme tout étudiant qui se respecte, Owen a opté pour le plus petit nombre de mots, en ne pensant qu’à une chose dans son projet final : un spectacle de magie.

Heureusement, ses professeurs ont totalement adhéré à l’idée. « Tous les professeurs de Trinity sont complètement tarés », explique Owen. Et c’est ainsi que par une fraîche après-midi de mai en 2006, son diplôme repose alors entièrement sur sa capacité à retrouver une carte au milieu d’un paquet en n’utilisant rien que sa langue. Cet été-là, Owen Lean reçoit la toute première licence en magie de rue au monde. Une fois diplômé, le jeune homme se laisse porter, se produit à Londres et développe Roadmage, le numéro qu’il avait commencé des années auparavant sur Grafton Street.

Et puis sa maison a explosé.

« Le plus fou c’est que personne ne se trouvait dans la maison, remet Owen doucement, toujours aussi incrédule. J’étais parti voir des amis pendant une semaine et ils m’ont demandé de rester un jour de plus. Et même si cela me coûtait un peu plus cher, j’ai accepté. Je suis donc resté une nuit de plus, et tôt le lendemain matin mes parents m’ont appelé pour me dire que la maison avait explosé à 2 heures du matin. Si j’étais rentré, je serais mort. »

Avoir frôlé la mort a eu un effet sur Owen : cela l’a rendu plus déterminé que jamais. Il commence à parcourir le pays puis le monde, en passant par le Canada puis en vivant deux ans à Paris où son terrain de jeu se trouve alors juste à l’extérieur du Centre Georges Pompidou. « C'est plus facile de changer de public que de contenu », plaisante Owen pour justifier ses voyages. Même s’il a passé beaucoup de temps à l’étranger guidé par un vrai objectif. « On se rend compte de combien chacun est différent, de combien les énergies différentes sont nécessaires pour toucher les publics. Ça sonne comme de la métaphysique mais il n’y a pas d’autres façons de le présenter. Chaque performance est un échange d’énergie entre l’artiste et le public. »

« À Dublin, où j’ai débuté, les gens étaient là pour un "craic" (un bon moment, ndlr) comme ils disent là-bas. Ils arrivaient avec beaucoup d’énergie, mais il fallait prévoir plus de temps pour les impressionner. Alors qu’au Canada, tout le monde était détendus mais applaudissaient moins facilement. Il faut commencer au même niveau que son public, et cela va pour tout. Si vous arrivez pour vendre quelque chose à quelqu’un plein d’énergie alors que vous êtes déprimé, vous n’arriverez à rien. »

« Rien n’est plus divertissant que la défécation humaine »

Mais que ce soit au Canada ou à Covent Garden, Owen maintient que tous les publics ont une chose en commun : ils sont impitoyables. « Au théâtre, si une partie du spectacle n’est pas très bonne vous pouvez récupérer le public plus tard. Dans la rue, si leurs esprits commencent à vagabonder, leurs corps font la même chose ! »

L’autre élément qui peut rendre les performances de rue imprévisibles, c’est la rue elle-même. À Covent Garden, explique Owen, les artistes de rue sont un groupe soudé, « presque comme une famille ». Mais dans certains endroits la concurrence fait rage. « À Leicester il y a un groupe de breakdancers qui ont fait main basse sur la place et qui empêchaient quiconque de travailler », précise-t-il. « Mais à Paris, près de Beaubourg, les breakers sont adorables. Tout est une question de chance. »

Et quelques fois, il arrive que les artistes se fassent éclipser par quelqu’un d’autre. En plein milieu d’un numéro à Dublin, Owen s’est aperçu que la foule était plus remuante que d’habitude. « J’ai réalisé que les gens ne me regardaient pas moi mais ce qu’il se passait derrière, se souvient-t-il en riant. Alors je me suis retourné et j’ai vu un clochard en train de faire caca. Et il n’y a rien de plus divertissant que la vue d’une défécation humaine. Du coup, j’ai dû attendre qu’il finisse. »

« Il y a toujours quelqu’un pour qui jouer »

Heureusement ou pas, il est peu probable qu’Owen ait affaire à un autre sans-abri qui se soulage dans le futur. Le jeune homme a réduit la fréquence de ses performances de rue - « seulement trois par semaines en ce moment » - et travaille en tant que formateur en entreprise et conférencier motivateur. Pour le dire autrement, Owen aide les autres à se vendre dans le monde du travail en utilisant son expérience de magicien de rue. Les deux emplois semblent être complètement opposés, pourtant Owen assure qu’ils ont beaucoup en commun. « Un artiste de rue doit faire trois choses : attirer l’attention des gens, conserver cette attention et construire une relation, et enfin faire en sorte qu’ils vous donnent de l’argent. On appelle ça le principe ARM, et ma carrière en entreprise repose sur l’enseignement de cette méthode aux gens. »

Mais le changement de carrière d’Owen a aussi été motivé par une autre raison : avec sa femme, ils attendent leur premier enfant pour le mois de mars. Un garçon, qu’ils ont temporairement baptisé Jumpy (qui signifie « agité » en français, ndlr) en attendant de se décider sur un prénom. Ce n’est pourtant pas l’augmentation de salaire potentielle qui a influencé son choix. « Je gagne assez en jouant dans la rue pour survivre, payer mon prêt et avoir un peu d’argent à la fin de la journée. C’est tout ce que l’on peut demander, même si cela m’a pris des années. Mais je ne veux pas me retrouver dans une situation où, ayant un enfant, je devrais travailler tous les week-ends et pendant les vacances scolaires – qui sont des périodes bénies pour les artistes de rue – pour gagner ma vie. J’adore ça mais cela ne fonctionne pas avec le genre de vie que je veux pour mon fils. »

Alors que nous nous quittons, Owen n’a cependant pas de regret à l’idée de laisser la rue derrière lui. « Devenir père est un nouveau challenge. Mais je suis sur qu’il y aura toujours des weekends où je pourrais faire un ou deux numéros. Je n’ai pas à tout abandonner. Quand on l’a fait une fois, on n’oublie jamais. Et il y a toujours quelqu’un pour qui jouer. »

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Voglio Vivere Così est une collection de 8 histoires qui racontent des modes de vie différents, alternatifs et uniques. 8 articles sur 8 semaines, choisis par nos soins. La vie des autres n'aura jamais été si familière.