Semestre Erasmus: mes attentes mises à rude épreuve

Article publié le 25 novembre 2014
Article publié le 25 novembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’étudiant et auteur français Léos van Melckebeke a montré dans son livre « Homo Erasmus » que la réalité d’un programme d’échange Erasmus peut être assez différente de l’idée que l’on s’en fait.

Internationalisation, échange culturel, apprentissage de langues étrangères – voici quelques-uns des mots-clés avec lesquels on vante les louanges du programme de mobilité européen Erasmus depuis 25 ans. Les comptes-rendus des étudiants se lisent en général différemment, et tournent autour de la fête, la fête, et … la fête, et tout ce que le phénomène « Erasmus=Orgasmus » implique. Mon expérience Erasmus se situe à mi-chemin.

Touriste pendant 9 mois

Cela n’était pas mon premier long séjour à l’étranger, mais le plus long à cette date. J’avais des attentes démesurées par rapport à mon séjour en Irlande: je voulais faire connaissance avec les « locaux » de Galway, vivre au rythme de la ville et bien entendu parfaire mon niveau de langue. Mon projet a été mis à rude épreuve au bout d’une semaine, avec des étudiants parlant allemand à tous les coins de rue, et la tentation d’une communication facile et sans effort avec eux… Très rapidement, un groupe d’Allemands s’est formé et m’a attirée. Et moi là-dedans ? J’étais vraiment surprise que mes congénères aient aussi peu d’intérêt à se mélanger avec les locaux ou les internationaux. Ils restaient volontiers entre eux, en soirée ou à l’université. Et cette tendance s’est rapidement répandue à toute la communauté Erasmus. On retrouvait les Français avec les Français, les Espagnols avec les Espagnols, etc., comme une sorte de sous-culture.

J’ai décidé de me désolidariser de ce mouvement le plus vite possible. D’autres personnes ont rapidement partagé cette opinion et se mélangeaient volontiers avec d’autres étudiants internationaux. Le concept d’« Erasmus Party » comprenait aussi l’idée du mix culturel, puisque des groupes de nationalités différentes y venaient parfois ensemble. Boire et faire la fête ne connaissent après tout aucune barrière linguistique ! Cela dit, les « locaux » étaient une véritable curiosité dans ces soirées. Et le mélange entre les étudiants locaux et internationaux s’avérait quand même difficile. Il y a eu un détail révélateur de mon échange universitaire, et dont je n’ai pris conscience qu’après coup. Tous les « locaux » dans mon cercle de connaissance étaient des étudiants de langue étrangère, mais dans mon cercle d’amis international, on les traitait comme s’ils étaient de langue maternelle allemande. On dirait que les étudiants allemands n’ont qu’une envie, celle d’échanger avec d’autres étudiants de langue maternelle allemande! En plus, mon expérience avec les étudiants locaux a été plutôt décevante. En tant qu’étudiante de l’université de Vienne, j’étais habituée aux comportements sectaires et à l’anonymat, aussi je me réjouissais d’une université plus petite. Est-ce que cela a été différent ? Non, puisque le lien avec les locaux était si compliqué qu’on se retrouvait de facto toujours avec la communauté Erasmus. Une fois les liens avec d’autres internationaux formés, la solution de facilité consistait à ne pas aller voir plus loin. Au bout de quelques mois, on se sent chez soi, mais comme un touriste de longue durée.

Réflexion post-Erasmus

La frontière invisible entre étudiants locaux et internationaux n’est plus un secret depuis longtemps. J’en avais déjà entendu parler avant le semestre à l’étranger et me l’était imaginée. Mais quelque chose m’a encore plus surprise : j’ai commencé à réfléchir à ma génération. Avec le recul, cela m’apparait logique qu’Erasmus fasse réfléchir sur sa société. Tout est nouveau, et on remet en question ce qui passe d’habitude inaperçu dans la vie de tous les jours. En dehors des sentiers battus, on occupe son temps avec de nouvelles relations et de nouvelles situations. Pour moi, il en a résulté un sentiment de déracinement et des doutes sur ma capacité à m’identifier à ce qui compte pour ma génération.

Les fêtes sans fin et sans but étaient le quotidien des étudiants Erasmus, mais je m’y sentais rarement divertie. C’était seulement marrant quand il y avait assez de Sprit pour maintenir une mince conversation, mais on me comptait parmi les adversaires des stupéfiants. Pendant mon année d’Erasmus, j’ai rencontré des personnes supers, eu des conversations intéressantes et vécu des expériences à côté desquelles je n’aurais pas souhaité passer. Et pourtant cette année m’a aussi apporté un sentiment que je ne peux décrire que comme une irritation générale. Contrairement aux louanges répandues sur les légendaires fêtes Erasmus, je me suis heurtée à un sentiment de vide. Mon expérience se retrouve totalement dans la vision de Melckebeke sur notre génération, quand il décrit l’ennui qui risque d’aspirer les gens. A force de se fondre dans le moule, ils sont détruits et ne font plus preuve de capacité de discernement ; selon la thèse de Melckebecke, « ils se retrouvent à faire la fête tout le temps et à se déchirer sans raison ».  L’exigence obsessionnelle d’avoir la patate ne m’a jamais paru aussi grotesque que pendant les neuf mois de mon séjour Erasmus. Ce phénomène est allé de pair avec un désintéressement vis-à-vis du monde autour de soi. Peut-être que ça fait partie de l’expérience, mais c’est très regrettable.

De telles critiques sur notre culture de la fête ou de la jeunesse prennent bien sûr rapidement des airs de reproche ; notre génération détruirait ce que la génération glorifiée avant nous a construit: des idéaux, du sens, la motivation de s’intéresser à quelque chose d’autre que son intérêt personnel. Je pense que beaucoup de jeunes gens accordent peu d’importance à ces reproches. Je ne veux pas que ma critique d’Erasmus soit interprétée comme une image pessimiste de notre génération. Je ne peux pas savoir si c’était mieux ou pire avant, mais voilà la façon dont cela se passe maintenant. Et je ne suis pas la seule à me demander si la seule culture que nous avons est celle de la fête ?

Recommandation de lecture pour tous les Vétérans Erasmus qui parlent français:

Léos Van Melckebeke, Homo Erasmus, critique de la léthargie nomade, Editions Dasein

Mais aussi:

Homo Erasmus: interview de Matthieu Amaré

http://www.cafebabel.de/gesellschaft/artikel/homo-erasmus-schattenseiten-eines-austauschprogramms.html