Seamus Heaney : une âme ramifiée et à jamais

Article publié le 1 septembre 2013
Article publié le 1 septembre 2013

Quand j’ai appris le décès du poète irlandais Seamus Heaney à l’âge de 74 ans, j’ai eu recours aux mots auxquels je m’agrippe toujours dans ce genre de circonstance : les poèmes de Heaney, justement, sur le chagrin, le souvenir et le rituel apaisant de l’enterrement.

Son poids et son silence deviennent un nulle part lumineux,

Une âme ramifiée et à jamais

Silencieuse, avant le silence que l’oreille guette.

(Dégagements)

De ce lauréat du prix Nobel, les élèves et les étudiants du Royaume-Uni connaissent surtout « Digging » (Creuser), le premier poème de son tout premier recueil, Mort d’un naturaliste. C’est un poème compact sur la relation du narrateur avec la terre et avec son père, et il est disséqué chaque année en cours d’anglais dans tout le pays. Mais même s’il est aussi fertile que la terre creusée par le père du narrateur, « Digging » n’a guère la sensualité de certains autres poèmes du même recueil (« sa chair était tendre / comme un vin épaissi : elle contenait le sang de l’été »), ni le chagrin lourd et précis de ses poèmes plus tardifs sur les tourbières :

Comme s’il avait été versé

dans le goudron, il repose

sur un oreiller de gazon

et semble pleurer

la rivière noire de son être.

(L’homme de Grabaulle)

Ces poèmes, qui décrivent dans le détail des corps datant de l’âge de fer retrouvés dans la tourbe, explorent également les contours mouvants de la culpabilité de certains dans l’Irlande contemporaine « qui s’unissaient / dans l’indignation civilisée / mais comprenaient la vengeance intime, exacte et tribale ». Le conflit nord-irlandais (ce qu’on appelle « les Troubles ») définit assez bien l’époque où a vécu Heaney. Les nationalistes comme les unionistes, avec leur approche très orientée, ont parfois une perception erronée de sa poésie, mais les poèmes qui décrivent le sentiment de perte et le chagrin absolu, lancinant qu’elle suscitent chez tous ceux qui sont concernés sont parmi des plus émouvants de Heaney.

C’était un jour de froid

Silence à vif, où le vent

Gonflait surplis et soutanes

(Accident)

Il y a quelques mois, j’ai dit au poète écossais John Burnside qu’on mettait souvent le poète sur un piédestal, qu’on lui attribuait une sorte d’aura. « Ça, c’est en train de changer, vous savez, m’a-t-il répondu. La dernière personne pour qui c’est justifié, c’est pour Seamues Heaney. Non pas qu’il se mette en avant, mais quand il rentre dans une pièce, on le remarque. Il a une présence. »

Où que vous soyez ce soir en Europe, levez votre verre par amitié pour un grand poète qui va beaucoup nous manquer.

Revenant renifleur d’aube,

Qui marches à pas lourds dans la pluie de minuit

Reviens m’interroger.

(Accident)