Sea Watch : les gardiens de la Méditerranée 

Article publié le 21 juillet 2015
Article publié le 21 juillet 2015

À ce jour, Sea Watch a sauvé elle-même 587 personnes en mer Méditerranée. Après des débuts difficiles, l'équipe a réussi la semaine dernière à ramener à bon port en Europe des réfugiés à bord de leur bateau privé. Ruben Neugebauer a passé deux semaines à bord. De retour à Berlin, le journaliste commente les premières actions de sauvetage et l'inaction de l'UE en matière de politique migratoire.

cafébabel : Comment se sent-on quand on a accompli sa mission de sauver des êtres humains en mer Méditerranée avec un bateau civil ?

Ruben Neugebauer : D'une part, il y a évidemment une grande joie. Le 8 juillet, nous avons détecté le premier bateau avec des migrants. 98 personnes ont pu être sauvées. Nous avons depuis réussi six autres interventions. C'est un soulagement de voir que le concept de Sea Watch se développe. Au départ, ce n'était qu'une expérimentation. Les bateaux que nous avons trouvés n'avaient pas de téléphone satellite à bord. Nous n'avons pu les détecter que grâce à nos patrouilles. Par moments, nous sommes le seul navire civil dans cette région. Les autres, MOAS ou Médecins sans Frontières, étaients alors complets et en route vers la Sicile. Pour les bateaux, c'est une chance que Sea Watch soit sur place. En même temps, ça laisse à réfléchir. Car ça signifie évidemment que des êtres humains sont constamment en danger de mort là-bas. Nous pouvons certes sauver des gens, mais nous ne pouvons pas régler la situation là-bas.

cafébabel : Qui peut le faire ?

Ruben Neugebauer : En fait, on aurait besoin de voies d'entrée légales pour ces gens. Jusqu'à maintenant, nous avons trouvé tous les bateaux à 24 miles à peine de la Libye. Ils étaient dans un état lamentable. La Libye est un pays en guerre civile. Ce qu'il se passe à l'intérieur de ces 24 miles, personne ne le sait. Nous nous réjouissons des actions de sauvetage qui ont eu lieu. Mais dans le même temps, chacun de ces cas nous montre qu'il y a un besoin d'action urgent de la part de l'UE. On peut à tout moment en arriver à une tragédie. Le bateau que nous avons trouvé aujourd'hui a passé deux jours en mer. Sur le premier bateau que nous avons trouvé, une personne à bord s'était cassé la jambe. Cela s'est sûrement passé à l'embarquement. Il y a souvent à bord des gens qui ne savent pas nager. Tous ces bateaux sont remplis d'êtres humains qui se trouvent en danger de mort imminente. Ça nous secoue. Et nous espérons que ça peut en secouer d'autres.

cafébabel : Comment mettez-vous de côté ce genre d'expériences d'un point de vue humain ?

Ruben Neugebauer : Sea Watch est certes un projet privé basé sur le bénévolat, mais ce sont des professionnels qui se trouvent à bord. Pour l'intervention en cours, l'équipe médicale est dirigée par Frank Dörner, l'ancien directeur général de Médecins sans Frontières. Beaucoup de membres de l'équipage sont déjà intervenus dans des missions de crise ou de catastrophe. Les autres sont également formés en conséquence. Nous avons parmi nous un secouriste qui, par ailleurs, dirige des missions en Mer du Nord. Nous ne sommes pas une bande d'agités comme on nous représente parfois. Les missions sont bien sûr bouleversantes. Mais, personnellement, ce serait plus dur de ne rien faire. Les images, on les connaît. Dans vingt ans, personne ne pourra dire que nous ne savions pas ce qu'il se passait en mer Méditerranée.

cafébabel : Comment es-tu venu vers ce projet ?

Ruben Neugebauer : Je suis journaliste et j'ai en partie travaillé dans les pays d'origine des migrants. J'étais en Syrie en 2013. Quand on sait ce qu'il se passe là-bas, on veut faire quelque chose. C'est un pur hasard si je suis né en Allemagne. Si je ne dois pas fuir. Si je ne fais rien, je suis alors coresponsable de ce qu'il se passe. La politique de l'UE force littéralement les gens à monter sur les bateaux. J'ai entendu parler, par hasard, du projet au début de l'année, et je me suis adressé tout simplement à Harald (Höppner, l'initiateur de Sea Watch, ndlr).

cafébabel : N'importe quel citoyen qui voudrait aider, peut embarquer avec Sea Watch ?

Ruben Neugebauer : Non, absolument pas. Sur le bateau, il y a une équipe médicale, une équipe nautique et une place pour des journalistes, parce que nous voulons aussi que le projet ait un impact sur le public. Mais dans le doute, ils doivent aussi être capables de mettre la main à la pâte.

cafébabel : Le fondateur de l'initiative, Harald Höppner, n'était pas du tout actif dans l'aide aux réfugiés auparavant. Il dirige en fait une boutique de fringues en ligne et a investi sa fortune personnelle...

Ruben Neugebauer : Harald vient lui-même de la RDA. Il a fait l'expérience de ne pas pouvoir voyager librement. Pour les commémorations de la chute du Mur le 9 novembre dernier, il a une fois de plus réalisé qu'il y a aujourd'hui encore des frontières qui limitent la liberté de voyager. Le droit d'asile, que l'UE établit dans sa charte des droits fondamentaux, c'est une farce. Pour les gens, il est complètement impossible d'avoir recours au droit d'asile sans risquer sa vie au préalable. C'est pourquoi je trouve impressionnant qu'il ait dit qu'il investissait sa fortune personnelle (120 000 €, ndrl) pour fonder l'ONG.

cafébabel : Une critique est venue de la part d'un membre polonais de l'équipage, qui a affirmé que l'équipage Sea Watch prenait des vacances gratuites à Lampedusa. Que s'est-il vraiment passé ?

Ruben Neugebauer : Je n'ai pas envie de gérer une foire d'empoigne publique. Les reproches sont infondés. Ces derniers jours l'ont montré. Il nous reproche de ne pas sauver le moindre migrant. Nous réagissons à cette critique par des faits.

cafébabel : Comment détectez-vous les bateaux de migrants ?

Ruben Neugebauer : Avec Watch the Med, nous avons un très bon partenaire. Ils reçoivent des appels de détresse et nous contactent, nous et les garde-côtes. On obtient alors la position et on part dans cette direction. Puis on sort notre zodiac, qui peut aller jusqu'à 30 noeuds, pour être au plus vite sur place. C'est ce qu'il s'est passé lors de la première mission. L'autre possibilité est de découvrir les gens par radar ou à la longue-vue. C'est comme ça qu'on a trouvé les derniers bateaux.

cafébabel : On se dirige vers la construction d'une « forteresse de l'Europe » : On élève des clôtures, l'Allemagne vient de renforcer son droit d'asile. Pourquoi continuez-vous malgré tout ?

Ruben Neugebauer : Toutes les voies sûres sont fermées par l'UE. Cela force les gens à monter sur ces bateaux, incapables de naviguer. La seule chose à laquelle ils pensent, c'est couler les bateaux des passeurs. Je n'ai d'abord pas pris cela au sérieux. Il y a bien une solution toute simple d'empêcher la mort en Méditerranée du jour au lendemain : en donnant aux gens la possibilité de s'acheter un billet pour traverser. Un ticket de la Tunisie vers la Sicile coûte 80 €, personne ne devrait mourir pour ça. L'UE a délégué le problème aux compagnies de ferries et aux compagnies aériennes. Ils doivent en fait prendre à leur charge les frais de retour (selon la Directive de l'UE 2001/51/EG, ndlr). C'est pourquoi ils ne prennent tout simplement plus personne à bord. Pour une Union qui détient le Prix Nobel de la Paix, honte à elle de regarder les bras croisés. Dans tous les cas, nous continuerons aussi longtemps que la situation perdurera. Malheureusement, il semblerait que ça reste comme ça encore un bon moment.