Schröder, apôtre de la paix ou capitulateur ?

Article publié le 25 février 2003
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Article publié le 25 février 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Si certaines données politiques et historiques imposent à l’Allemagne une politique, le pays risque de s'isoler, voire de s'aliéner ses principaux partenaires.

« Ingratitude monstrueuse » titrait la première page du Daily Mail le 11 Février 2003. Cet inimitable titre au vitriol faisait suite au véto apposé par l'Allemagne à la demande turque de déploiement sur son sol de missiles "Patriots" et d'avions "AWACS" de l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), afin de se défendre contre une éventuelle attaque irakienne. La crise à l’OTAN n'est que le dernier épisode d’une série d’évènements dans l’engrenage de la guerre contre l’Irak, opposant la « Vieille Europe » conciliante aux va t'en guerre de l’administration Bush. Des critiques acerbes à l'égard de l’Allemagne et de la France sont venues non seulement de l'autre côté de l’Atlantique mais aussi, et c’est inquiétant en matière d’unité européenne, de l’autre côté de la Manche. L’administration Bush et les tabloïds des deux pays ont volontiers rappelé à l’Allemagne et aux autres pays partisans d’un « apaisement » que, sans le soutien militaire américain lors de la Seconde Guerre Mondiale, le continent serait aujourd’hui sous la coupe nazie.

Au regard des dix dernières années, la palme de la dissension semble revenir naturellement à la France. Mais alors pourquoi l’Allemagne, un pays qui, depuis la Seconde Guerre Mondiale, a bénéficié d’une relation spéciale avec les Etats-Unis, s’est-elle positionnée de façon si dogmatique contre la politique étrangère des Etats-Unis ? Quelles sont les conséquences d’une prise de position si radicale ? Comment cela affectera-t-il l’Europe ? Les relations transatlantiques tiendront-elles le coup ?

L’Allemagne de Schröder sans autre alternative

Il y a plusieurs raisons qui permettent d’expliquer l’opposition à la guerre de la coalition rouge vert. Idéologiquement, le SPD [Parti social démocrate] et les Verts (surtout les Verts) sont partisans des politiques d’endiguement et de sanctions économiques comme alternative à la guerre. Et pour des raisons historiques évidentes, la population allemande en général est réticente à s’engager dans une guerre, notamment aux cotés des agresseurs. En effet, jusqu’à présent l’opinion publique allemande a largement été contre la guerre. Cela a d’ailleurs été confirmé par les élections fédérales de septembre 2002, où l’opposition à la guerre, clamée haut et fort par Gerhard Schröder, lui a permis de l’emporter sur son rival Edmund Stoïber.

Un autre facteur important influençant la position allemande est l'état précaire de l'économie nationale. Schröder a de grandes difficultés à garder le contrôle des dépenses publiques et la croissance a été plus lente que chez les autres pays membres de l’UE depuis au moins une décennie. La guerre ne serait alors pas le meilleur moyen de relancer l’économie (même si certains prétendent le contraire).

Au sein du cercle politique existe aussi la peur que la guerre en Irak conduise à négliger d’ « autres guerres » dans lesquelles l’Allemagne est engagée –la guerre contre le terrorisme et la guerre contre les armes de destruction massive (ADM). Partir en guerre contre l’Irak pourrait également faire des dégâts dans le monde musulman et apporter de l'eau au moulin des groupes terroristes.

En effet, si l’Irak possède des ADM, le pays n’en a pas le monopole. La guerre contre l'Irak constituera-t-elle un nouveau précédent ? D’autres régimes (celui de Pyongyang par exemple) devront-ils être désarmés de la même manière ? L’Allemagne pense qu’il serait plus cohérent de poursuivre l’inspection des armements de l'Irak, non seulement pour les raisons exposées ci-dessus, mais aussi parce que cela constitue un précédent raisonnable pour un désarmement futur des Etats voyous.

En tant qu’acteur mondial majeur, l’Allemagne est activement engagée dans différentes institutions internationales. Il est intéressant, ces dernières semaines, d’observer la manière dont les diverses alliances politiques auxquelles l'Allemagne participe depuis longtemps (tant du point de vue formel qu'informel) ont réagi au "défi" franco-allemand lancé à la politique étrangère américaine. L’Allemagne a récemment été élue pour une durée de deux ans comme membre non-permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (UNSC), aux côtés de neuf autres pays. Son rôle à la présidence du Conseil en février l’a placé dans une position avantageuse sur la scène mondiale. A-t-elle fait usage de cette position particulière afin de promouvoir sa politique irakienne ? Des commentateurs font remarquer qu’il est difficile d’utiliser ce rôle protocolaire pour défendre une position nationale. Mais la neutralité de l’Allemagne, en tant que présidente, ne l’empêche pas d’adopter une position contentieuse vis-à-vis des autres membres du Conseil, hors de son rôle officiel. Ces derniers mois, l’Allemagne a créé un soit disant “axe de scepticisme” avec la France (membre permanent du Conseil de sécurité). La France et l’Allemagne ont récemment célébré le 40ème anniversaire du Traité de l’Elysée en s’engageant dans une coopération mutuelle encore plus grande. Après le discours de Colin Powell à l’Organisation des Nations Unies (ONU) le 5 Février, Joschka Fischer, ministre allemand des Affaires étrangères, s’est fait l’écho de Dominique de Villepin, qui suggérait qu’on envoie plus d’inspecteurs en Irak en insistant sur le besoin "d'augmenter les instruments d'inspection et de contrôle" dans le pays. Cependant, les détracteurs de l'Allemagne et même le chef des inspecteurs, Hans Blix, ont indiqué la naïveté politique du gouvernement allemand à cet égard : le problème n'est pas qu'il y a trop peu d'inspecteurs en Irak, mais plutôt que Saddam Hussein ne coopère pas entièrement avec l'équipe présente.

L’Allemagne à contre courant des Etats-Unis

La construction de cette alliance a non seulement causé un désaccord énorme à l'ONU, mais a aussi, et de façon tout à fait prévisible, sapé les relations au sein de l'Union européenne (UE). Récemment, le Royaume-Uni, l'Espagne, l'Italie, le Portugal et le Danemark (entre autres) se sont engagés à soutenir les Etats-Unis dans n'importe quelle incursion militaire en Irak tandis que l'alliance franco-allemande (et leurs amis) préconisait une solution diplomatique à la crise. Cette division met en question un des points sensibles de l'unité européenne, la Politique Extérieure et de Sécurité Commune (PESC) qui, pour être efficace, exige que tous les membres de l'UE présentent un front uni sur la scène mondiale. Reste à voir si les 15 seront capables de faire taire leurs différences et de se mettre d’accord sur les actions à mener, ou alors si la crise actuelle laisse présager d’une phase plus instable de l'intégration européenne.

Les critiques les plus féroces contre l'Allemagne sont venues de l'administration américaine. Des escarmouches verbales répétées ont eu lieu entre les membres de la Chancellerie et les faucons du gouvernement Bush. Les Etats-Unis prétendent se sentir trahis par leur ancien protégé qui a réalisé son miracle économique grâce au Plan Marshall de l'après-guerre. Jusqu’alors, les relations américano-allemandes sont restées courtoises, mais au fur et à mesure que les enjeux prendront de l’importance et que l'Allemagne continuera à mettre les pieds dans le plat, il est probable que la relation transatlantique se détériorera. Cependant, il est important de noter que l'Allemagne a offert ses bases militaires à l'OTAN dans l'éventualité d'une guerre contre l'Irak. Et pour cette raison (et bien que les Etats-Unis soient en train de déplacer leurs bases vers les anciens pays de l'Est), les Etats-Unis feront en sorte d’éviter un déclenchement des hostilités avec l'Allemagne.

Une puissance diplomatique … en puissance

Si en effet la guerre vient à éclater en Irak, l’Allemagne pourrait bien se trouver dans une situation délicate. Si la campagne est une réussite, l'Allemagne pourrait être punie pour avoir douté de ses alliés d'autrefois ; si c'est un désastre, l'Allemagne pourrait avoir à porter le lourd fardeau de la culpabilité de s’être opposée à une mission humanitaire – délivrer la population irakienne d'un odieux dictateur.

Néanmoins, à la lumière des manifestations récentes contre la guerre, il semble de plus en plus probable que l’Allemagne et les autres partisans du camp de la paix réussiront leur coup. Il semble maintenant que la guerre puisse être belle et bien évitable. L’Allemagne a tiré des manifestations de masses force et légitimité politique et n’est désormais plus isolée sur la scène internationale. Il ne serait pas surprenant que, dans le contexte actuel, l'Allemagne sorte de la crise irakienne dans une position diplomatiquement renforcée. Rester fidèle à ses principes est une entreprise périlleuse, mais les récompenses sont parfois considérables.

Depuis la Seconde Guerre Mondiale et malgré sa montée en puissance économique, l’Allemagne a joué un rôle politique plutôt mineur sur la scène internationale. La crise irakienne pourrait servir de catalyseur important pour le changement. D'une manière ou d'une autre, la dynamique des relations internationales ne sera jamais identique.