Schengen : poker sans frontière

Article publié le 10 février 2016
Article publié le 10 février 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Aujourd'hui, l'espace Schengen est synonyme de division et de compromis douteux. Sa crédibilité a-t-elle atteint ses limites ?

Depuis quelques mois, on entend et on voit le terme Schengen un peu partout. Selon plusieurs enquêtes, on associe ce dernier avec les expressions « édifice politique » et « communauté sans frontière » ainsi qu'avec le mot « mobilité ». Pour les personnes interrogées, il évoque la liberté, la solidarité, le droit de se rendre dans un autre pays à n'importe quel moment et la possibilité de refaire sa vie sans se soucier des problèmes de visa ou autre horreur bureaucratique. Pourtant, ces valeurs et ces droits sont-ils encore crédibles à la lumière de la politique migratoire actuelle dans l'Union européenne et dans les pays dudit espace ?

Schengen, de jadis et de nos jours 

Schengen est un village luxembourgeois idyllique au bord de la Moselle. Un lieu entouré de vignobles verts qui évoque l'ordre, un travail physique pénible et des délices sucrées. C'est ici, en 1985, que l'Allemagne, la France et les trois états du Benelux ont conclu l'accord qui allait supprimer les contrôles aux frontières et renforcerait ainsi le marché intérieur européen. De l'eau a coulé sous les ponts depuis cette année-là, et le club Schengen compte aujourd'hui 26 membres.  Dans le cadre du traité d'Amsterdam, Schengen fait officiellement partie intégrante de l'Union européenne depuis 1997. Les pays de l'espace Schengen partagent aujourd'hui les mêmes règles concernant les frontières intérieures et extérieures ainsi que pour les visas. Ils ont également pour objectif l'expansion continue d'une politique de sécurité commune. 

Et pourtant, l'espace est aujourd'hui loin de cette ville luxembourgeoise idyllique d'autrefois.

L'année dernière particulièrement, l'arrivée en masse de réfugiés en Europe a créé des différends marqués au sein des états-membres de l'UE qui ont débattu sur la répartition des migrants entre eux, les mécanismes de soutien pour les pays frontaliers qui font face à de véritables défis en tant que premiers lieux d'accueil européens et les rapports entre les réfugiés dans les centres d'accueil. Les débats, parfois tendus, étaient orientés à la fois vers un effort en termes d'efficacité et de nombres, mais aussi vers une approche basée sur les droits de l'homme, au cœur de l'Union européenne. 

Le concept de crédibilité

Selon le Larousse, « crédible » se réfère à quelqu'un ou quelque chose « qui peut être cru(e), en qui on peut avoir confiance ». La crédibilité est un concept fuyant, c'est-à-dire que le démonter est bien plus facile que de le construire.  Elle dépend de l'harmonie entre les paroles et les gestes, de la continuité des actions. Qu'il s'agisse d'une entreprise qui me promet de soutenir le commerce équitable quand j'achète ses produits, d'une société de transport qui affirme qu'elle m'aime ou d'un dentiste qui me recommande de me payer un détartrage hors de prix.  C'est aussi grâce à ça que je suis persuadé que les producteurs de café brésiliens profitent vraiment de meilleures conditions de travail, que le métro me permet d'arriver à l'heure au boulot le lundi et que mes gencives ont l'air en bonne santé. Cependant, les contradictions entre rhétorique et pratique peuvent rapidement changer la donne. 

Faut-il encore croire en Schengen ?

La crédibilité de Schengen est de plus en plus remise en cause. Après les dernières arrivées dans l'Union, l'unité entre les membres de l'espace Schengen est à peine perceptible.  Il est toujours plus difficile de croire à la fiabilité d'une communauté dont les membres décident de traiter de la question des réfugiés chacun de leur côté au lieu de trouver une solution tous ensemble. Presque tous les jours, on peut lire des gros titres sur des actions isolées dans certains pays, comme le retour du contrôle aux frontières au Danemark et en Suède ou la création d'un plafond en Autriche qui en laisse plus d'un sans voix. Par ailleurs, plusieurs pays ont exigé que la Grèce contrôle plus efficacement ses frontières avec l'Union européenne, risquant par la même occasion son propre isolement. L'idée de traiter systématiquement la situation en unissant les forces des pays membres semble être éclipsée par l'importance croissante des souverainetés nationales. Ou s'agit-il simplement d'une question de force ?

En outre, la politique de l'UE et de ses membres se tournent vers des chemins de plus en plus douteux pour garantir la survie de la communauté. En novembre 2015, l'Union européenne promettait à la Turquie une aide de 3 milliards d'euros pour pouvoir mieux prendre en charge les flux de réfugiés. Toutefois, cette offre symbolique était discutable. D'une part, la Turquie devait faire d'énormes concessions, comme par exemple les négociations pour l'abandon du visa européen bien que le pays ait fait parler de lui à cause de structures fortement anti-démocratiques. La suppression de l'opposition, la liberté de la presse limitée et l'escalade répétée du conflit kurde ne semblent pas représenter des obstacles malgré les grandes valeurs de l'Union. D'autre part, la communauté Schengen semble vouloir déleguer sa responsabilité à des tiers, comme la Turquie, pour exclure des personnes dans le besoin et ainsi fixer certaines limites, politiques et géographiques.

Le désaccord,  la double morale et le détournement de responsabilités urgentes donnent une image de crainte sur la communauté Schengen. Si leur stratégie de faire pression sur les pays des frontières de Schengen et de la Turquie devait persister, le sentiment de responsabilité continuera à se dissiper parmi les pays membres de l'UE. Si nous devons protéger Schengen, la base de la communauté européenne actuelle et de nos échanges transfrontaliers, nous devons trouver des moyens de faire assumer leurs responsabilités à chaque membre de soutenir systématiquement les pays frontaliers à l'Europe et de mettre en avant ses valeurs de manière juste. Cela requiert une approche confiante de l'UE et la pleine utilisation de sa légitimité envers ses membres. Ainsi seulement, la foi en Schengen peut continuer à exister. 

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Article de Lena Rother

Dans le cadre du projet « openeurope », Polis180 a interrogé des gens dans la rue au sujet de Schengen puis a publié les résultats quelques semaines plus tard. 

Dans les semaines à venir, Cafébabel va publier une série de contributions qui visent à explorer les différentes facettes de l'espace Schengen et les idées liées à une Europe sans frontières en collaboration avec le Polis Blog de Polis180 e.V.