Schengen : les frontières sont-elles normales ?

Article publié le 2 mars 2016
Article publié le 2 mars 2016

Les frontières nationales sont une réalité et pour la plupart des gens quelque chose d’évident ou de tout simplement nécessaire. Mais cela a-t-il toujours éte le cas ?

Le système des frontières politiques est une exception historique. Les quatre libertés, (telles qu’on les nomme : libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux), le marché intérieur et l’espace Schengen sont les plus grandes conquêtes du projet d’unité européenne après la guerre. Mais ce ne sont pas des innovations dans l’histoire européenne, plutôt un simple pas vers un retour à la normalité : l’absence de frontière était en effet « l’état de nature européen » entre le moyen-âge et le XIXème siècle. 

La libre circulation ou l’état de nature de l’Europe

Au Moyen-Âge, le Reichstag allemand se déplaçait et les princes se rassemblaient dans différentes villes européennes de Luxembourg à Prague. Les étudiants de l’époque moderne étaient envoyés par leurs professeurs, de Rotterdam à Bologne. Et seules les frontières culturelles, linguistiques, religieuses ou géographique comptaient, pas les frontières nationales. Ces frontières culturelles ne séparaient pas, au contraire, elles rassemblaient l’Europe. Même les frontières topographiques comme les fleuves ou les montagnes ne parvenaient pas à scinder les espaces culturels : les Basques vivent bien au nord comme au sud des Pyrénées et les Tyroliens, des deux côtés de la « Brennender Berg ». 

Ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de passeport n’existe que depuis le 21 octobre 1920. La Société des Nations définissait à l’époque la manière de se le procurer afin qu’il soit reconnu comme laissez-passer dans tous les États du monde. Son préambule, contenant la définition d’un passeport international, est intéressant (et malheureusement oublié) : la création d’un passeport international ne devait être que provisoire, « jusqu’au retour à la situation d’avant-guerre vers laquelle veut progressivement tendre la conférence ».

Appréhender l’espace Schengen d’aujourd’hui comme une exception historique est donc une erreur. Au contraire : il est important de se souvenir que pendant des siècles, l’absence de frontière en Europe était la norme. Et ce d’autant plus afin d’interroger ce que doit aujourd’hui être l’espace européen, et ce qu’il a toujours été : un palimpseste de frontières, qui ne sont rien d’autre que les limites d’un espace ayant toujours, étant donnée la diversité culturelle européenne, formé l’Europe. 

Le partage du monde

Il est essentiel de s’en souvenir pour pouvoir discuter de l’adaptation de cet espace européen à la crise des réfugiés. La question est aujourd’hui de savoir comment nous voulons nous y adapter à l’avenir : l’Europe veut et nécessite des frontières ouvertes pour le commerce. Mais pas pour les Hommes ? Le fait est que la fermeture des frontières au sein de l’UE affecterait l’économie, la production, le commerce, la consommation et pour finir, toucherait aussi notre niveau de vie. Les pertes enduites peuvent même se chiffrer au centime prêt. Pour prendre l'exemple du traffic routier, le management just-in-time et la stratégie du « zéro stock » n’est également possible que si les poids lourds ne perdent pas des heures entières au passage des postes de frontière, ce qui nous pénaliserait aussi. Mais une frontière ouverte aux camions et fermée aux réfugiés, cela n’existe pas. La fermeture est en pratique infaisable et par conséquent, ce n’est pas la solution.

Celle des frontières extérieures non plus. Pour l’UE, seule l’ouverture est réaliste, elle va devoir partager son espace et pour ainsi dire son monde avec autrui, avec ceux qui veulent venir en Europe. 

La psychanalyste belge Luce Igaray insistait sur le concept de « partage du monde » comme actualisation moderne du principe selon lequel tous les hommes, puisqu’ils sont nés égaux, disposent des mêmes droits, dont celui de vivre partout sur la Terre. À l’égard de ce droit fondamental, les États ne peuvent donc pas définir de raison d’être territoriale pour l’Homme. Il s’agit du droit de tous à une patrie et à sa participation, au delà des États, ainsi que pour l’adaptation de cette patrie aux migrations permanentes. 

Pour un « New-Damas »

Concernant la crise des réfugiés, jetons un oeil à l’histoire antérieure pour nous inspirer des solutions déjà mises en places : qu’ont fait les migrants européens, irlandais, italiens, baltes, allemands… qui, face aux famines et aux crises politiques des XVIIIème et XIXème siècles, se sont réfugiés en masse vers le Nouveau Monde ?

Ils y ont reconstruit leurs propres villes. 

Partout en Amérique on trouve des noms de villes tels que New Hanover, New Hamsphire, New Hamburg etc. Personne n’a reçu le statut de demandeur d’asile, profité d’allocation ou n’a dû suivre d’enseignement de langue ou de « culture dominante ». Les réfugiés européens sont simplement arrivés dans une nouvelle partie pour y reconstruire leur ancienne.

Comment serait-ce si les réfugiés jouissaient en Europe d’espaces propice à la construction, voisins des villes européennes mais dans un intervalle qui donnerait raison à l’altérité ? « New-Damas », « New-Alep », « New-Madaya », verraient le jour au cœur de l’Europe. En somme : nous renonçons à l’intégration. Nous respectons l’altérité mais nous laissons les nouveaux venus entre eux. 

L’Europe propose, en guise d’aide à l’installation, un espace de construction ouvert, garni d’infrastructures, ou sinon, libre à un aménagement de la part des nouveaux arrivants. Toutes les sommes que nous donnons aujourd’hui pour des cours d’intégration, de langue, pour les barrières et la protection des frontières, pour les mesures sécuritaires ou policières, l’Europe les donne aux réfugiés. Les planificateurs urbains qui s’occupent des camps de réfugiés et qui les ont étudiés, rapportent bien que ces camps deviendront très vite des villes si on laisse les réfugiés esseulés. La construction urbaine semble faire partie de la nature humaine. 

Dans trois générations – c’est le délai observé la plupart du temps – les enfants des enfants de la première génération de réfugiés auront appris la langue de leur nouvelle patrie, simplement parce que ce sera devenu plus pratique. Et dans un siècle, seuls les noms des villes comme New Hannover, Paris (au Texas) ou Vienna (au Virginie), nous rappellerons que les fondateurs de ces villes étaient venus d’un autre monde. 

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Auteure : Ulrike Guérot

Le 20 février 2016, Polis 180 a présenté à Berlin une conférence intitulée « Schengen – begrenzt grenzenlos ? » (Schengen – une libre circulations limitée ?, ndlr). cafébabel publie dans les semaines à venir, en collaboration avec le Polis Blog une série d’articles analysant les différentes facettes de l’espace Schengen et les représentations d’une Europe sans frontières qui lui sont liées. 

La présente contribution est une libre adaptation de l’article « Envie d’un monde commun. Une ébauche futuriste de l’Europe sans frontières » d’Ulrike Guérot et Robert Ménasse pour Le Monde Diplomatique en Février 2016.