Scandale prism : snowden exprime l'utopie

Article publié le 3 juillet 2013
Article publié le 3 juillet 2013

Edward Snowden, tout comme Christa Wolf, a appris à ses dépends que le mot « utopie » signifie « en aucun lieu » pour une bonne raison.  Cependant,  parce qu’ils ont osé envisager une société dans laquelle ils seraient fiers de vivre, nos deux personnages doivent être érigés en modèles. 

Dans le roman publié en 1990 de l’auteure allemande Christa WolfCe qui reste, (« Was bleibt », 1979), la narratrice se souvient, pendant un moment particulièrement émouvant, de son amusement à l’écoute de la réaction de l’écrivain russe Pouchkine quand il découvrit que le Tsar faisait censurer ses lettres à sa femme. Il refusa par la suite de continuer à lui écrire. « La susceptibilité de ces poètes du dix-neuvième siècle ! », s’était alors exclamée la narratrice. Mais lorsqu’elle fut elle-même espionnée par la police secrète de l’Allemagne de l’est (comme le fut de fait Wolf), la narratrice dut mettre sa susceptibilité de côté face à la douleur d’écrire et de recevoir des lettres en sachant  que chacun des mots qu’elle recevait par la poste avaient déjà été lus par quelqu’un d’autre.

La surveillance par stylo plume

Ce passage m’est revenu à l’esprit dans les jours suivant les révélations d’espionnage  des Etats-Unis. Le scandale Prism – du nom du système de surveillance lancé par l’agence de sécurité nationale américaine (NSA) en 2007 - n’a absolument pas réussi à me surprendre. Comme Pouchkine et Wolf l’ont découvert, les gouvernements ont toujours espionné leurs propres citoyens et continueront à le faire – peu importe que le moyen de communication soit un stylo plume, une machine à écrire ou un Ipad. Je ne dis pas que c’est une bonne chose. Je ne dis certainement pas que nous devrions l’accepter. Cependant, c’est une vérité qu’il va nous falloir au minimum admettre. Et ceux d’entre nous qui vivent dans des pays épargnés par le scandale ne devraient pas affirmer que ces choses n’arrivent qu’ailleurs.

Une fois que nous avons admis cela, comment devrions-nous réagir ? La première chose qui vient à l’esprit - boycotter la communication électronique – semble à la fois ridicule et aussi tragique que la décision de Pouchkine de ne plus écrire à sa femme. Dans un monde dans lequel changer de ville et même de pays est de plus en plus fréquent, la perte de contact avec les amis et la famille semble être cher payé. Bien sûr nous pouvons nous efforcer d’être raisonnable – en utilisant des réseaux privés virtuels (RPV), par exemple. Comme la narratrice de Wolf, nous pouvons réfléchir à deux fois avant de décider quelles informations nous partageons, et où nous les partageons : voulez-vous vraiment dire à Facebook des choses que vous ne partageriez pas avec une vague connaissance?

Christa Wolf a appris à ses dépends que le mot « utopie » voulait dire « en aucun lieu » pour une bonne raison. Néanmoins, elle devrait servir d’exemple précisément parce qu’elle a osé envisager une société dans laquelle elle serait fière de vivre. L’alter ego de Wolf dans Was bleibt rêvait d‘inventer une nouvelle langue pour exprimer cette utopie. En tirant la sonnette d’alarme, l’américain de 29 ans Edward Snowden l’a fait. Il ne dépend maintenant que de nous d’engager la conversation.