Saskia Sassen à Bruxelles : De la brutalité et complexité de l’économie mondiale 

Article publié le 1 avril 2016
Article publié le 1 avril 2016

Au début du mois de mars, Saskia Sassen présentait à Bruxelles son nouvel ouvrage "Expulsions : Brutalité et complexité dans l’économie mondiale". (Version originale : Expulsions : Brutality and Complexity in the Global Economy). Lors de la discussion suivant cette présentation elle s’adonne à un jeu de question-réponse avec les participants. 

« C’est complètement dingue ! » déclare Saskia Sassen alors qu’on entend sa voix se briser, sonnant presque stridente. Elle se tourne d’un côté, puis de l’autre, se retourne vers les graphiques, se précipite du pupitre à l’écran puis de l’écran au pupitre. Sassen parle des graphiques qu’elle vient juste de montrer. Pour accueillir cette conférence, on a choisi un amphi de l’IHECS. Un simple coup d’oeil aux participants rend l’atmosphère universitaire encore pus évidente. Parmi eux, les jeunes sont nombreux à attendre la présentation de Saskia Sassen. Ce n’est peut être pas pertinent pour les examens, mais cela pousse à réfléchir. 

Saskia Sassen est une sociologue renommée et professeure à l’université de Columbia à New-York. Elle est surtout reconnue experte de thèmes comme la globalisation, les flux migratoires internationaux et les inégalités. 

Le nouvel ouvrage de Saskia Sassen

Elle commence sa présentation  par un aperçu de la manière dont l’économie, et avec elle la société, ont évolué depuis les années 80. Certes, la crise financière a fait couler beaucoup d’encre. Comment Saskia Sassen se différencie-t-elle alors ? D’une part, elle cherche à lier entre eux tous les signes de crise existants. Puis, prochaine étape, elle les complète, les précise avec ses propres idées. « Elle enrichit les signes préexistants avec les propos nécessaires » explique le modérateur Gie Goris, du Mo Magazine. 

Son œuvre est introduite par une préface de Dirk Geldorf et Stijn Oosterlynck qui ancre l’auteure et le débat dans un contexte particulier. Le lecteur a ainsi accès à une vue d’ensemble très complète avant d’entamer les quatre chapitres de l’œuvre de Saskia Sassen. Sa conférence se structure de manière similaire. Ainsi explique-t-elle différents cas et plusieurs failles dans le système concernant l’économie, l’immobilier, la finance puis l’agriculture. 

Critique de l’économie financière

Finalement, Sassen vise directement l’économie financière du XIXème siècle à laquelle ont conduit ces exemples. Sassen insiste sur le fait que, dans ce cadre, elle ne désigne pas le système bancaire traditionnel mais plutôt les structures opaques et spéculatives. Plus on gagne d’argent, plus on consomme. Mais cette logique a pourtant été détournée, alors que la consommation de masse persiste. A travers cette évolution, ce sont les significations, le sens que l’on donne aux choses qui ont changé. Elle explique que le fait que nous puissions changer les choses et quelque chose de positif en soi. Mais nous allons trop loin dans ces évolutions et cela provoque des externalités négatives. Elle donne l’exemple du changement climatique.

Ensuite, elle explique comment sont intervenus les modifications de notre perception et compréhension de l’espace jusqu’à créer un nouvel ordre des choses. 

Elle utilise des exemples de ramifications entre les investissements nationaux et internationaux comme l’absurdité même faisant que le roi du Qatar possède plus de biens immobiliers à Londres que la famille royale britannique. Cela montre que nous sommes en plein dans une « histoire invisible ».  Le public réagit à cette expression par des visages et sourires étonnés. Elle complète : « Comme diraient les américains, « ce sont des choses qui arrivent » (en anglais : « Stuff happens »). Puis elle rit elle-même de l’absurdité de cette phrase.

La finance ne peut pourtant pas être seulement comprise en lien avec l’argent puisqu’elle vend ce qu’elle ne possède pas. Il ne s’agirait pas seulement d’acquisitions, comme par exemple celle d’un bien immobilier mais de spéculation en soi. 

Ces inégalités devraient plutôt être comprises comme des expulsions. Et les citoyens ne sont pas les seuls concernés, cela touche aussi les gouvernements. Selon Sassen, tous s’appauvriront, tous, exceptée l’économie en elle-même.  

Discussion

Au cours de la discussion, Isabelle Ferreras, professeur de sociologie à l’Université Catholique de Louvain et Florent Marcellesi, porte-parole des Verts Espagnols au Parlement européen, exprimaient aussi leurs points de vue quant à la présentation de la sociologue américaine. Selon Ferreras, c’est un crime contre l’humanité. Les significations vacillent et les frontières de sens sont tellement floues que l’on se dirige droit vers un effondrement du système. Sassen explique : alors que par exemple les entreprises peuvent être déclarées insolvables lorsqu’elles ne sont plus en mesure de payer leurs dettes, cela est proscrit pour les étudiants qui ne peuvent pas rembourser les crédits contractés pour financer leurs études. Saskia Sassen insiste que la finance reste en dehors de ces domaines. 

Les solutions ne sont pas proposées dans son livre. Saskia Sassen entend plutôt mettre en lumière et expliciter la brutalité et la complexité du système afin de remettre en question son fonctionnement. Et celui qui l’entend ou la voit aborder ce thème avec tant de passion, sait bien qu’elle y parviendra. Elle s’avance encore une fois vers l’écran sur lequel elle présente les graphiques, images et tableaux qui servent son analyse. Et pose, par le regard qu’elle lance à ses auditeurs, ces questions imaginaires : « Ne le voyez vous pas ? N’est ce pas complètement fou ? »

A la question de savoir si elle pense que les nouveaux moyens de régulation financière auront les effets escomptés, elle répond dans un soupire : « Le monde de la finance est bien trop créatif pour que cela provoque une réelle évolution. »