Sara Carbonero et moi : étudiante espagnole au bord de la crise de nerfs

Article publié le 17 mars 2011
Article publié le 17 mars 2011
Espagne, 2011. Une réalité se propage comme une épidémie : LA CRISE. 20,4% de la population active au chômage en janvier, le rachat de la dette publique par la Chine... qu'en est-il du marché journalistique espagnol ? Simple, deux fois plus de journalistes que de postes à pourvoir... Découverte à travers le portrait d'une aspirante journaliste, en passe de lâcher prise.

Notre protagoniste fait partie de cette génération qui ne sait pas très bien comment se qualifier. Serait-ce une « ni-ni » ? Cela se pourrait bien, vu que pour le moment, elle n’est ni étudiante ni embauchée. S’agit-il d’une jeune Européenne ? Car tant qu’à coller des étiquettes, il en serait ainsi, même si citoyenne du monde lui conviendrait mieux. Elle est de celles qui maîtrisent l’anglais, qui ont voyagé grâce aux compagnies aériennes à bas prix et qui se délectent de la découverte d'autres cultures, vivant dans un quartier madrilène « multiculturel » né de l'immigration massive.

Il n'y a qu'une Sara Carbonero

Elle est journaliste. Elle a eu un cours en commun avec Sara Carbonero lors de sa troisième année d’université. Elle ignore où et quand a été son faux pas. Si on la compare à la journaliste sportive à succès, passée par Radio Marca, La Sexta et aujourd'hui Telecinco elle s'octroie un temps de réflexion. Elle est passée par le doute : « Qu’ai-je bien pu faire de mal, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnée ? » ; la culpabilité : « C’est parce que je ne suis pas aussi jolie qu’elle » ; la négociation : « Si l’on m’avait offert le poste de Sara, je l’aurais accepté ». Et aujourd’hui, elle voit tout cela avec humour. Avec son master en communication sociale, son titre de spécialiste en violence des genres, et un parcours professionnel marqué par les contrats à temps partiel de téléopératrice, vendeuse, pizzaïola, boursière, et un tas d’autres jobs impossibles à énumérer, elle est sans emploi. Et elle ne perçoit aucune indemnité de chômage, bien évidemment.

Et le futur ? Avec un prêt du ministère de l’Education pour entamer un troisième cycle universitaire (à rembourser si on gagne plus que 22.000 euros bruts annuels), elle évalue la possibilité de retourner chez ses parents. Abandonner l’indépendance durement gagnée, et repartir à zéro. Elle ne sait pas trop comment faire  mais ne perd pas courage pour autant. Enfin, parfois, si. Il est vrai qu’elle ne fouille pas les poubelles (de plus en plus de personnes le font), mais elle pense que quelque chose ne tourne pas rond. Supposons que nous vivions dans une « méritocratie », que si tu étudies beaucoup et obtiens des bourses, conciliant le tout avec des jobs à temps partiel, quelque chose de bon en sortira. Quelque chose qui te corresponde si possible, pour lequel tu t'es battue, qui t’as formée, ce à quoi tu rêvais de te consacrer quand tu t'es lancée dans les études supérieures.

Seul le bénévolat paie

Elle regarde autour d’elle car elle a le temps. Devenue experte en marketing, elle applique la formule FMFO (Faiblesses, Menaces, points Forts et Opportunités) pour savoir où en est la concurrence et quelle est sa niche de marché. Bilan : c’est pas gagné.

Pour 68 000 diplômés en journalismeElle a des amies qui ont un CV bien meilleur que le sien car elles ont réalisé des stages non-rémunérés chez des médias pendant leur master. Elles travaillent en tant qu’indépendantes (ce qui fait qu’elles ont plus de dépenses que de revenus, et dépendent de leur famille pour continuer à chercher quelque chose de mieux) ou touchent un salaire de misère pour essayer de devenir correspondantes. D'autres ont décidé d'abandonner l'idée de faire carrière dans le monde de l’information car ils doivent se nourrir et ont besoin d’un salaire d'au minimum 800€, ce que ce « marché » ne va pas leur offrir. Certains ont décidé de vendre leur idéologie au plus offrant car cela leur permet de publier et de continuer à acquérir de l’expérience. Un petit nombre a réussi. Ils ont parié sur le journalisme sportif, la chronique sociale (journalisme rose et télé-poubelle), ou le monde corporatif. Quelle est leur place ? Les ONG se battent pour obtenir de maigres subventions et n’offrent pas de contrats. Lors de l’année internationale du volontariat, il semble que ce modèle soit celui qui prime : fais ton travail de façon non-rémunérée, ainsi, au moins, tu obtiendras de l’expérience.

Poste à pourvoir : journaliste à CNN+... Ah non, ils ont fermé !

Lorsqu’elle s’est rendue aux services publics de l’emploi (l’ancien Institut National de l’Emploi, ou du « chômage ») et qu’ils lui ont demandé quel travail elle cherchait, elle a répondu, sarcastique : « Directrice de CNN+ ». On venait de fermer cette chaîne de télévision après le rachat de Sogecable par Silvio Berlusconi, mettant à la porte des journalistes qualifiés et de prestige. Moins d’opportunités pour elle. Et une affirmation du modèle qui prédomine : l’« infotainment ». Elle continue à capter CNN+ sur sa TNT (télévision numérique terrestre), mais ce sont les images de l'émission de télé-réalité Big Brother qui passent en boucle toute la journée .

Les nouvelles technologies ? Le journalisme citadin ? Oui, bien évidemment. Être blogueuse, gérer des pages Facebook, utiliser Twitter, voire publier sur divers portails internet permet de continuer à écrire, mais pas de gagner de l’argent. Quid du monde universitaire ? Des amis abandonnent leur thèse car ils n’ont pas pu obtenir de bourse de doctorat. D’autres décident de continuer à étudier, financés par des parents qui ont obtenu un emploi fixe dans les années 70. Mais elle, elle veut faire partie de la « population active ».

Sa mère, à voir à la télévision que l’Allemagne offre des contrats aux jeunes diplômés, lui demande pourquoi elle n’émigre pas. Mais tout ce qui brille n’est pas d’or. Elle a des amis en Europe qui ont un travail intéressant dans le journalisme. Mais elle en a d’autres qui sont partis en s’imaginant trouver la manne d’argent, et qui sont revenus car tous ce qu’ils ont rencontré, c’est la précarité. Pour vivre cela, elle peut rester en Espagne, peut-être qu’elle trouvera un emploi comme serveuse, caissière, ou vendeuse. Quelles nouvelles aventures le destin réserve-t-il à cette jeune femme de 27 ans ? Nous continuerons à vous informer, si nous en avons l’occasion. En fin de compte, ce pourrait n'être qu'une simple fable, une métaphore dans laquelle personne ne se reconnaîtrait. Car si beaucoup de personnes étaient dans la même situation, je pense qu’elles se plaindraient, et qu’elles manifesteraient dans le même genre que les manifestations du bassin méditerranéen et du Maghreb. Non ?

Photos: Une : (cc) Vedia/flickr ; étudiante : Sergio López. SerjforiuS/flickr. Vidéo : Youtube.com