Sans-papiers, sans clichés ! (ou comment écrire de manière éthique sur les migrants)

Article publié le 27 mars 2015
Article publié le 27 mars 2015

« Illégaux », « invasion », « arrivées massives » : voici des termes qui reviennent souvent dans les médias sur les questions migratoires. Pourtant, l’usage de ces mots est rarement légitime et leur impact n’est pas anodin. Cafébabel vous propose un aperçu des recommandations déontologiques à l'attention des journalistes pour couvrir les questions migratoires. 

« Illégaux », « invasion », « arrivées massives » : des mots que l'on retrouve souvent dans les médias et qui peuvent susciter un sentiment de danger injustifié chez les lecteurs, les spectateurs et les auditeurs. Des études ont également démontré que l’usage du terme « illégal » mène à la construction de stéréotypes négatifs envers les migrants.

« Carta di Roma » 

Pour limiter l’emploi de ce type de vocabulaire, l’Association des Journalistes italiens et la Fédération nationale de la presse italienne ont adopté en 2008, en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations-Unies aux Réfugiés (UNHCR), un code de conduite spécifique aux questions migratoires. Ce texte, c’est la Charte de Rome (Carta di Roma), qui fait depuis référence si l'on souhaite écrire sur les demandeurs d’asile, les réfugiés, les migrants et les victimes de traite.

En particulier, la Charte invite les journalistes à :

  • Adopter une terminologie appropriée et conforme au droit international.
  • Éviter de donner des informations fausses, simplifiées ou déformées, et à ne publier que des informations exactes et impartiales.
  • Préserver l’identité des personnes migrantes qui souhaitent témoigner dans les médias tout en gardant l’anonymat.
  • Consulter des experts et des organisations travaillant sur la question afin donner au public des informations claires et des analyses pertinentes sur les causes profondes des phénomènes migratoires.

La Charte propose également que les questions de migration et d’asile soient incluses dans la formation des journalistes.

« Undocumented, Not illegal ! »

Concernant la terminologie, la campagne #WordsMatter : « Undocumented, Not illegal ! » lancée en 2014 par l’ONG européenne PICUM (Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants) vise à éradiquer l’usage du mot « illégal » au profit de termes plus neutres comme « irréguliers » ou « sans-papiers ». La brochure de cette campagne nous explique la raison de cette lutte.

Tout d’abord, le terme est incorrect. Il sous-entend qu'un événement particulier dans la vie d'une personne, comme traverser une frontière de manière irrégulière, ou rester dans un pays malgré un visa expiré, rend cette personne illégitime et illégale pour le reste de sa vie. Or, ces actes sont des offenses administratives et non des crimes dans la plupart des États. Même si le fait d'être dépourvu de « papiers » peut constituer un crime dans certains pays, cela ne peut en aucun cas rendre la présence d'une personne sur un territoire « illégale ». Par ailleurs, ce terme sous-entend que les personnes qui traversent des frontières n'ont aucun droit, alors que l'article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme consacre le droit de toute personne à quitter tout pays, y compris le sien. De plus, toutes les personnes qui arrivent à une frontière possèdent des droits inaliénables, et parfois des besoins de protection. 

Ensuite, le terme est nuisible. Il déshumanise des personnes et nie leur existence en tant que travailleurs, femmes, hommes, enfants, familles ou personnes âgées. Il criminalise aussi ces personnes, en laissant sous-entendre que les migrants sont malhonnêtes et dangereux.

Enfin, le terme est contraire aux valeurs européennes. Il n'est jamais utilisé pour qualifier les citoyens européens et son utilisation à l’encontre des migrants est donc discriminatoire.

La campagne #WordsMatter de PICUM vise principalement les décideurs politiques et les médias, mais aussi les avocats et les traducteurs. Sur les réseaux sociaux, la campagne a sensibilisé plus de 10 000 personnes, et de nombreuses personnalités et institutions politiques se sont engagées à exclure le terme « illégal » de leur vocabulaire. C’est le cas de la Présidente de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe Anne Brasseur, mais aussi de Cécilia Malmström, ancienne Commissaire européenne aux affaires intérieures en charge des questions d’immigration.

Une autre ONG, Human Rights Watch, a également publié des recommandations à l'attention des journalistes pour écrire sur les migrants et elle explique dans un blog pourquoi le terme « illégal » doit être abandonné. 

Selon cette ONG, plusieurs médias ont déjà abandonné l’usage du terme « illégal », tels que l’agence de presse américaine Associated Press, le quotidien britannique The Guardian, le Syndicat National des Journalistes Irlandais, et la chaîne américaine CNN. Toutefois, de nombreux médias continuent d’utiliser ce terme et le véritable problème semble venir d’un manque de formation des journalistes. 

Les formations à l’attention des journalistes

Le projet MEDIANE vise ainsi à former des journalistes et médias européens afin de renforcer leurs capacités à parler des questions de diversité et de non-discrimination. Cafébabel Bruxelles a d’ailleurs participé à l'une de ces formations en novembre dernier. La Mediane Box, qui permet de « tester les capacités des professionnels de l'information à inclure la diversité dans leurs pratiques quotidiennes », avait été présentée à cette occasion.

Du côte de l’Institut Panos Europe, on cherche à promouvoir un traitement équilibré et éclairé des enjeux migratoires contemporains.

Le projet MEDICI - Médias Diversités et citoyenneté a ainsi permis la publication d’un ouvrage collectif, décalé et humoristique, intitulé « Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Arabes, les Musulmans, les Roms, les Asiatiques... ». Cet ouvrage, à visée didactique, regroupe des contributions de journalistes et blogueurs particulièrement sensibilisés à l’impact social des préjugés racistes véhiculés par les médias. Dans le cadre de ce projet, des partenariats entre médias grand public et médias des diversités ont été instaurés et des ateliers de formations thématiques pour les étudiants en journalisme ont été organisés.

Entre 2011 et 2013, le projet « Sans papiers sans clichés, libres voix : mieux informer sur les migrations », cherchait à renforcer aussi bien les capacités des professionnels des médias à informer sur les migrations, que celles des migrants à faire entendre leur voix. D’autres projets de l’Institut PANOS ont pour objectif d'élaborer en Espagne et en Grèce des chartes déontologiques similaires à la Charte de Rome, ainsi qu’à accompagner des journalistes qui couvrent les questions migratoires dans les pays du Golfe.

Pour Charles Autheman, responsable de programme à l’Institut Panos, tous ces projets permettent  « une meilleure prise en compte de la thématique migratoire, et donc par capillarité un accès facilité pour l'opinion publique à des informations claires sur la question ». Ainsi, quelques mois après la formation de journalistes d'Al Jazeera à Genève sur les droits des travailleurs migrants, Al Jazeera America a créé un portail spécifique sur la question.

Cet article est publié dans le cadre du débat  « Médias et sans-papiers, une parole confisquée ? » du mardi 24 mars 2015.