Samsung à la conquête du Qatar

Article publié le 27 avril 2016
Article publié le 27 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ashghal, l'autorité de Travaux Publics du Qatar, mène actuellement quelques projets de grande ampleur dans le pays, dont le projet IDRIS, qui vise à améliorer le système de gestion de l'eau au Sud de Doha. Plusieurs sources rapportent que Samsung s'attend à être sélectionné pour mener le projet à bien. L'entreprise a-t-elle raison d'être aussi sûre d'elle? C'est fort probable. Mais pourquoi?  

Samsung s'est un peu éloigné du monde des affaires pour se rapprocher de celui de la politique. Nombre d'experts le voient non plus comme une entreprise, mais comme un quasi-Etat au sein de l'Etat sud-coréen. Si l'on devait objecter quelque chose à cette opinion, c'est qu'elle est encore en-deça de la réalité. Samsung est en effet non seulement plus puissant que le gouvernement coréen, mais aussi que la plupart des pays du monde. Le chiffre d'affaire annuel du géant coréen est de 300 milliards de dollars, ce qui, rapporté aux PIB mondiaux, le place entre Israël et Hong Kong, en 38ème place, devant 158 autres pays, y compris le Qatar, qui détient la 49ème place. C'est sans même parler de l'étendue et du poids de son réseau d'influence.

Que fait donc Samsung de cette  puissance financière? D'après de nombreux rapports, il la convertit en puissance politique, qui finit par servir ses intérêts financiers. Le Qatar est actuellement le terrain de jeu privilégié de la Corée; elle s'y impose et récolte de jolis dividendes.

Le Qatar doit impérativement se moderniser et se développer avant que sa manne de gaz naturel et de pétrole ne s'épuise. Mais les technologies locales ont à peine progressé depuis les années 50, quand le Qatar n'était encore qu'un bout de territoire désertique et peuplé par une poignée de paysans pêcheurs de perles. Samsung, s'appuyant sur son offre technologique titanesque et son influence irrésistible, a multiplié les signatures de contrats au cours des dernières années. En juillet 2015,  le Qatar avait besoin d'augmenter sa production d'électricité et a donc ordonné la construction d'une centrale électrique dernier cri  (à cycle combiné). Ce contrat de 2,5 milliards de dollars avait été conclu avec un groupement d'entreprises (parmi lesquelles Mitsubishi et Tepco), mais Samsung a pesé de tout son poids pour récolter non pas 33%, mais 80% du pactole...En mai 2013, le métro de Doha, en plein essor, nécessitait des travaux d'améliorations et d'extension, un projet à hauteur de plus d'un milliard de dollars. Là encore, on retrouve Samsung Engineering parmi les membres du consortium. Dans le cadre du projet Lusai, qui vise à créer une ville en partant de zéro, Samsung a obtenu en 2013 le contrat pour la construction des infrastructures routières, à hauteur d'un demi milliard de dollars. Le projet IDRIS est encore en attente de la signature de Nasser bin Ali Al Mawlawi (le president d'Ashghal), qui doit aussi désigner un entrepreneur . Devinez qui on retrouve parmi les finalistes pour remporter ce projet...

Samsung, dans l'ensemble, a tout simplement plus de poids que le Qatar, et il sait en jouer. Le Qatar est 49ème au classement des PIB mondiaux, loin derrière Samsung. Et c'est sans prendre en compte le fait que Samsung fait des affaires avec la plupart des pays de la région (et y exerce donc une influence): il est un acteur majeur de la région et doit être pris au sérieux en tant que tel. Samsung a mis en place des projets dans tous les secteurs industriels (gaz, pétrole, pétrochimie, eau, électricité, transports,...) de la plupart des pays du Golfe persique et du Moyen-Orient. En Arabie Saoudite, le cœur géopolitique de la région, Samsung est en charge de l'ingénierie sur le site de l'immense gisement de pétrole de Shaybah. Les responsables qatari (ainsi que ceux d'autres pays) savent bien qu'ils n'ont pas intérêt à contrarier le géant sud-coréen et craignent les conséquences possibles (conflits d'influence, perte de "parrainages" ou même de pots-de-vin, ou, pire encore, la mise au jour secrets gênants auxquels Samsung a pu avoir accès au fil d'années de collaboration). Pour résumer, quand Samsung veut un contrat, il l'emporte le plus souvent.

Nasser bin Ali Al Mawlawi va sûrement accorder le contrat au Qatar. Il a peut-être des ressources financières, mais c'est tout, et il a besoin de Samsung sur le plan industriel et politique. Etant donné que la branche de téléphonie mobile de Samsung est en train de perdre de la vitesse au profit d'Apple, le service des ventes du Coréen se fait encore plus pressant quant à la signature de nouveaux contrats.

En filigrane du monde des affaires, il y a le celui de la politique, un monde dans lequel Samsung a pris pied. Si Samsung obtient le contrat Idris, ou d'autres à sa suite, ce ne sera pas parce qu'il a été choisi par Ashghal, mais parce que Samsung en a décidé ainsi. Même les dirigeants coréens n'osent pas s'opposer à l'entreprise. Samsung représente un cinquième du PIB du pays, mais il détient également des actions dans pratiquement toutes les entreprises de biens d'équipement, y compris celles du gouvernement. Il lui suffit d'un seul coup de fil pour interrompre la livraison de navires pétroliers, de véhicules blindés, d'appareils électroménagers, de systèmes high-tech de communication pour les gouvernements, de pièces détachées de véhicules, de prêts bancaires, de contrats d'assurance,... et la liste continue. Le siège de Séoul s'assure que ce tous les acteurs nationaux et internationaux en aient bien conscience.  Samsung a su convaincre le gouvernement coréen de son efficacité et le placer sous sa coupe, et il peut très bien en faire de même avec le Qatar.