Salvador Cardús, ambassadeur catalan à ses heures

Article publié le 19 juin 2006
Article publié le 19 juin 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Sociologue, professeur et journaliste catalan, Salvador Cardús, 52 ans, défend la nécessité d’un nouveau statut d’autonomie pour la province de Barcelone. Les Catalans se sont prononcés en faveur du texte lors du référendum du 18 juin dernier.

Salvador Cardús est venu à Paris donner une conférence à la Maison de l’Europe. La majorité de l’assistance, formée de Catalans installés dans la capitale française, était avide de découvrir les détails du nouveau projet de statut d’autonomie élargie (Estatut) pour la Catalogne, largement épuré par Madrid. Il faut bien admettre que l’idée d’indépendance régionale fait en général dresser les cheveux sur la tête des Français. La plupart présents à la conférence de Cardús sont d'ailleurs restés collés à leur siège lorsque ce professeur d’université et journaliste de renom a affirmé que « les Catalans ont besoin de plus de compétence pour faire face aux nouveaux défis comme ceux de l’immigration », que la communauté autonome de Barcelone « traverse une période de récession économique en raison d’une solidarité fiscale abusive avec le reste de l’Espagne » ou qu’il « existe une insatisfaction politique à connotation culturelle et identitaire. » 

Je ne sais pas s’il aura convaincu les Français mais le lendemain, je retrouve cet ambassadeur catalan occasionnel ‘Chez Camille’, un bistrot parisien du Marais. Nous nous installons coincés entre deux couples, les tables à deux doigts les unes des autres et une conversation dans chaques oreilles. Les yeux de mon invité scrutent la salle et le personnel empressé. « Certaines coutumes européennes ne changent pas,  » me glisse t-il en observateur avisé. « Faire une pause pour manger dans un restaurant par exemple. Au contraire des Etats-Unis où les gens mangent à n’importe quelle heure. »

L’Amérique…

Ce professeur de sociologie de l’Université autonome de Barcelone (UAB) revient tout juste de l’Université Cornell aux Etst-Unis où il a travaillé pendant 3 mois au sein de l'Institute of European Studies (IES) dans un groupe de chercheurs spécialisés dans le thème de l’immigration. Les comparaisons avec les Etats-Unis sont ainsi inévitables dans notre conversation. « J’ai été surpris par la confiance qu’ont les Américains à l’égard de leur société. Les gens sont aimables, tout le monde sourit. Même à New York, je n’ai pas hésité à laisser ma veste avec mon portefeuille dans une poche sur mon siège pour aller aux toilettes.  » Le sociologue voit dans l’Europe une « société plus âgée, plus cynique et moins ingénue.  » « Ici, les gens passent leur temps à se lamenter à dire que tout va mal, que les hommes politiques sont nuls, que les universités ne fonctionnent pas, que les rues sont sales, que les voisins…», énumère t-il patiemment.

En soupirant, Cardús se demande si « nous vivons si mal que cela ». Après une courte pause dans la conversation, il plante sa fourchette dans le morceau de viande cuit à point qui répand son sang très rouge. « Nous sommes une société démoralisée, fatiguée, » poursuit-il. « Ce qui est en crise actuellement c’est la perception de la réalité et non la réalité en tant que telle. » Alors que l’appétissant morceau de viande voyage de l’assiette à la bouche de mon invité, celui-ci continue son discours avec prudence en choisissant ses mots avec soin. «  Assumer la complexité politique sociale actuelle rend difficile pour nos dirigeants politiques et intellectuels l’adoption d’une posture forte à laquelle nous étions jusqu’alors habitués.  » Il énumère ensuite les exemples de François Mitterrand en France et Jordi Pujol en Catalogne.

Un manque de pouvoir

Salvador Cardús souligne que dans la capitale française, tout le monde parle de crise mais lui préfère regarder la situation d’un point de vue strictement catalan. « Lorsque tu arrives à Paris, tu te rends compte que la France est un Etat puissant. Quand le gouvernement propose de construire une bibliothèque, le chantier est mirobolant et je dois avouer que les musées m’ont laissé sans mots. Si les Français veulent continuer à pleurer, qu’ils le fassent mais franchement on dirait des larmes de crocodiles. »

A titre de comparaison, il ajoute : « Je crois que la Catalogne souffre d’un déficit de pouvoir historique. Nous n’avons jamais eu la capacité d’être puissants, » regrette ce professeur, qui a donné nombre de conférences à l’étranger. « Sur le terrain intellectuel, de bonnes idées ont parfois émergé mais n’ont pas pu percer parce que nous n’étions pas en mesure de les exporter, voire les internationaliser. »

Un village à sa mesure

Malgré ce déficit, Cardús fait plutôt partie de ceux qui voient le verre à moitié plein. « De temps en temps, nous sommes tombés dans les pièges tendus par les puissants. Ainsi, les gens se demandent comment il est possible que les flux migratoires en provenance du reste de l’Espagne dans les années 50-60 n’aient pas provoqué de conflits violents en Catalogne. Il ne s’est rien passé parce que nous n’avions aucun pouvoir. Il n’y avait pas un Etat susceptible de vouloir contrôler ce flux ou d’imposer ses règles…Nous avons dû gérer ces mouvements seuls.  » Salvador Cardús est convaincu que le succès du processus d’immigration est justement attribuable à « une société qui n’est pas sous tutelle.  »

Mon interlocuteur compare la fin du franquisme des années 70 à la situation actuelle dans laquelle le gouvernement de José Luis Zapatero vient d’approuver l’une des législations anti-tabac les plus restrictives d’Europe. « Je pense qu’une telle domination peut nous redonner notre vitalité. Avant, les gens balayaient les rues les unes après les autres et aujourd’hui si un trottoir est sale, nous nous contentons de dire que c’est la faute du gouvernement local.  »

Aspirations indépendantistes

Pourquoi la Catalogne doit-elle réformer le Statut entré en vigueur en 1979 ? « La Catalogne se sent comme un ado qui vit dans la maison de ses parents et leur en veut parce qu’ils ne lui donnent pas assez d’argent de poche. Les Catalans ont envie de prendre leurs propres décisions, d’atteindre enfin la majorité légale.  » Salvador Cardús n’hésite pas à ajouter : « Nous voulons améliorer les questions de financement pour décider de notre avenir qui ne doit pas se construire sur un sentiment d’injustice historique.  » Quid de l’indépendance de la Catalogne ? « Je ne pense pas que cela soit possible. Pour quoi faire ? Je conçois la politique comme un chemin à parcourir et non une société idéale. » Les yeux du professeur brillent derrière ses lunettes presque transparente. « Je suis nationaliste parce que je suis convaincu que mon pays a un bel avenir. »

Son souvenir récent des Etats-Unis revient à la fin de cette conversation : « Si j’avais 25 ans, je partirai vivre là-bas 5 ans », affirme mon interlocuteur. « Les Américains sont incroyablement réceptifs aux nouvelles idées,  » assure t-il. Cependant, le professeur relativise en affirmant « que le prix à payer pour une telle ouverture d’esprit est très élevé. Les Américains ne sont pas attachés à leur territoire et restent en mouvement constant.  » Ses yeux se réjouissent enfin lorsqu’il évoque un concert de la chanteuse irlandaise Mary Black. « L’expérience était inoubliable, » se souvient t-il. « Quel dommage toutefois de n’avoir eu personne pour partager cette émotion, j’étais complètement seul.  » Avant de conclure : « Nous avons tous tôt ou tard besoin de nous enraciner quelque part mais en Catalogne on vit si bien qu’il est difficile de partir.  »