Salih Osman « Le Darfour doit faire la une des médias européens : vous pouvez faire la différence ».

Article publié le 11 décembre 2007
Article publié le 11 décembre 2007
Strasbourg, Parlement européen, le 11 décembre 2007 Par Léna Morel et Vincent Lebrou L’avocat et député soudanais Salih Mahmoud Osman a reçu aujourd’hui le prix Sakharov des mains du Président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering.
Depuis 1988, l’Assemblée parlementaire remet chaque année ce prix récompensant une personne ou une organisation en lutte contre l’oppression, l’injustice et l’intolérance. Il est décerné lors de la session plénière de décembre, à une date aussi proche que possible du 10 décembre, jour de la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme par les Nations Unies en 1948. Salih Mahmoud Osman s’inscrit donc dans une longue lignée d’illustres défenseurs des droits de l’Homme, initiée en 1988 avec la consécration d’un certain Nelson Mandela.

"L'Europe a une grande responsabilité dans la promotion de la paix internationale"

Lors du discours d’introduction de la cérémonie, Hans-Gert Pöttering a rappelé que le choix de Salih Mahmoud Osman s’était fait à l’unanimité des membres de la Conférence des Présidents, suite à une proposition faite par un large nombre de députés européens issus de différents groupes politiques.

Le Président du Parlement a rendu un hommage appuyé à ce défenseur acharné des droits de l’Homme, qui chaque jour « met sa vie en péril au nom de la dignité humaine et de la justice ». Dignité humaine tout d’abord, parce que M. Osman « donne à ces hommes et ces femmes démunis, vulnérables, intimidés et ignorés, la reconnaissance de leur souffrance, l’assurance que celle-ci ne sera pas oubliée et l’espoir d’un retour à une vie normale ». Cet avocat, qui siège au Parlement soudanais depuis 2005, est notamment très engagé dans la défense des droits des femmes : en 2004, il s’est en effet lancé dans la création et la gestion du centre Amal (« espoir » en arabe) destiné à la réhabilitation des victimes de violences et d’abus sexuels à Nyala. « Dans un pays largement musulman, il est l’un des rares hommes engagés de manière aussi active dans la défense des droits des femmes et notamment dans la reconnaissance d’un droit de compensation pour les victimes de violences sexuelles », a rappelé M. Pöttering.

Justice ensuite, parce que M. Osman « se bat au quotidien pour que les coupables de crimes de guerre assument leurs responsabilités, tant au niveau national qu’international ». Il a notamment rappelé que la justice internationale devait constituer une « alternative » à la passivité de la justice soudanaise. De manière plus générale, cette cérémonie constituait l’occasion pour le Parlement européen de réitérer « sa solidarité avec le peuple du Darfour (…) et sa conviction que l’unique solution durable pour cette région passe par la justice, la démocratie et les droits de l’Homme ».

600 000 morts, 4 millions de déplacés.

Le discours de Salih Osman a offert l’opportunité de rappeler le drame humanitaire (faim, viols, torture, déplacements humains) qui fait rage au Darfour : 600 000 morts, 4 millions de déplacés, 3 millions de personnes dans des camps de réfugiés qui s’étendent jusqu’au Tchad, depuis la reprise du conflit en 2003. « J’ai été détenu et victime de tortures en raison de mon travail. Des membres de ma famille ont été victimes de tortures et déplacés par les milices du Darfour. Depuis des années, dans mon travail, j’ai représenté des milliers de personnes qui avaient besoin de mon aide devant les tribunaux. J’ai vu des milliers de personnes qui ont été torturées ; j’ai vu des centaines de femmes et de jeunes filles victimes d’abus sexuels ; j’ai vu les quatre millions de personnes déplacées de force de leurs maisons », a précisé M. Osman lors de la cérémonie.

Le lauréat 2007 a déclaré n’attendre aucun résultat positif des négociations de paix engagées actuellement au Darfour. Ne serait-ce qu’en raison d’une part de la position controversée de la Libye qui se trouve être le lieu de négociation (on pensait la Libye neutre, mais sa position est finalement ambiguë) et d’autre part du choix fait par le gouvernement soudanais des groupes de rebelles légitimés à participer aux négociations.

La tribune du Parlement européen présentait pour Salih Osman une « opportunité sans précédente de parler directement aux leaders de l’UE des besoins du peule du Darfour. (…) La population du Darfour a besoin que l’Europe montre une position forte et unie à propos de la défense des civils innocents. »

Le Sommet UE – Afrique n’était-il pas le meilleur moment pour remettre la question du Darfour dans la lumière ? Salih Osman a justement déploré le niveau d’attention très faible accordé alors à cette région en crise. L’absence de la question du Darfour de l’ordre du jour a déçu les attentes car en raison du caractère particulier de cette problématique (crime de guerre et crime contre l’humanité), il aurait fallu aborder la question de manière indépendante et non pas seulement dans le cadre plus général des questions de sécurité.

« Au Darfour, et au Soudan, il ne peut y avoir de paix sans protection ». La communauté internationale, les Nations Unies mais aussi l’Union européenne sont investies d’une responsabilité envers le Darfour qu’elles doivent assumer : elles se doivent de garantir la sécurité et la protection de la population du Darfour mais aussi enrayer la menace qui pèse sur la paix de la région toute entière (extension du conflit vers le Tchad et la République Centre Africain). Sali Osman appelle non seulement au déploiement d’une force hybride Nations Unies et Union africaine, mais affirme aussi, en écho à la guerre au Kosovo, que l’implication de forces européennes est un impératif. Sur le plan de la diplomatie, l’Europe peut jouer un rôle sur le gouvernement soudanais : une pression supplémentaire qui le ferait plier et accepter le déploiement d’une force de protection. « Les leaders européens ont la possibilité de mener le processus de paix au Soudan ». Des attentes et souhaits soutenus par Hanz-Gert Pöttering au nom du Parlement européen : « si une solution de pacification au Darfour doit passer par l’envoi de troupes européennes, nous le ferons ».

Des lauréats toujours en difficulté

Hélas, si l’honneur que confèrent de tels prix devait faire office de baguette magique, la situation se serait largement améliorée dans bon nombre de pays.

Pour ne citer que quelques uns des lauréats qui ont participé récemment et bien malgré eux à l’actualité internationale, on se rend compte que la situation dans laquelle ils se trouvent est souvent périlleuse.

Taslima Nasreen a reçu le prix Sakharov en 1994. Encore aujourd’hui, l'écrivain bangladaise qui vit en exil en Inde, est chassée de ville en ville sous la pression de groupes islamistes qui la pourchassent pour ses blasphèmes supposés envers l'islam. La police est contrainte de déplacer constamment la romancière sous la pression de la communauté musulmane ; le mois dernier encore, 5000 islamistes avaient manifesté leur hostilité à la présence de Taslima Nasreen à Calcutta. En mars 2007, un groupe islamiste indien a mis sa tête à prix. La prime pour sa décapitation est de 500 000 roupies, soit près de 8850 euros.

Chef du principal parti d’opposition birman, Mme Aung San Suu Kyi s’est vue décerner le prix Sakharov en 1990. Au moment de recevoir son prix, elle était déjà emprisonnée depuis dix-huit mois par le régime militaire. Cette détention arbitraire et injustifiée avait empêché la lauréate de venir recevoir son prix à Strasbourg. Plus de dix-sept ans après avoir reçu les honneurs du Parlement européen, la principale opposante à la junte birmane est toujours assignée à résidence. Depuis 2003, elle vit recluse chez elle. Et même les manifestations qui ont secoué la Birmanie en août et septembre dernier n’ont rien pu y changer.

Lorsque le prix Sakharov avait été décerné à Salih Osman en novembre dernier, Hans-Gert Pöttering avait rappelé le sort d’Anna Politkovskaia. En mémoire de la journaliste russe, le Parlement européen a proposé un geste symbolique : celui de baptiser la salle de presse des nouveaux bâtiments du Parlement européen Salle Anna Politkovskaia. La décision finale reviendra à la Conférence des présidents qui aura lieu début 2008.

Quelques semaines après des élections législatives plus que douteuses en Russie, l’occasion de se souvenir et de constater que le prix Sakharov conserve hélas toute sa raison d’être.