Salento, le théâtre qui s’inspire d’Odin

Article publié le 22 février 2013
Article publié le 22 février 2013
Lecce. Le Teatro dei Luoghi Fest, festival à l’initiative de la compagnie Cantieri Teatrali Koreja vient de s’achever. Cette troupe de théâtre s’inspire du légendaire Odin Teatret, compagnie d’exilés dirigée par Eugenio Barba. Les comédiens ont des parcours différents mais tous aspirent au même projet « vivre des vies toujours nouvelles, au-delà de la scène ».

L’édition 2012 a eu lieu en périphérie de Lecce, à Borgo Pace, au siège des Cantieri Teatrali Koreja. L’objectif est de faire revivre la ville à travers le multilinguisme et les arts de la scène. Sur les planches s’est alors succédé un mélange de langues et de traditions théâtrales de la Macédoine à l’Angleterre, de la France à la Slovénie.

Le « Hamlet » des Macédoniens du Drama Theatre est le spectacle phare du début de ce festival. Première nationale de ce chef d’œuvre postmoderne presque apocalyptique, il représente une métaphore macabre - dans des atmosphères inquiétantes, avec des corps nus sous verre et des acteurs en smoking et lunettes noires - d’un marché mondialisé boulimique, avide d’images, de sons et d’informations.

Les Cantieri, compagnie reconnue comme Teatro Stabile d’Innovazione (équivalent italien des Centres Dramatiques Nationaux), œuvrent à Lecce depuis 1999 où ils ont investi une ancienne usine de briques. Leur premier spectacle a été créé en 1985 à Aradeo, dans une ferme délabrée, lieu d’appui à leur théâtre de rue. Ce fut la première étape d’une carrière internationale qui continue encore aujourd’hui avec Archeo.S, initiative soutenue par le Programme de Coopération Transfrontalière Ipa Adriatico, pour la création d’œuvres théâtrales ainsi que le partage de ressources culturelles communes et de lieux de représentations inédits dans le bassin Adriatique. Le spectacle d’ouverture était « La parola padre » (La parole père) mis en scène par six filles sélectionnées lors de séminaires en Europe de l’Est et présenté en Croatie et en Albanie.

Odin Teatret, un théâtre d’exilés

Nomades par vocation, les chantiers Koreja s’inspirent du légendaire Odin Teatret, un théâtre d’exilés, créé par un Italien venant lui aussi du Salento, prônant le multiculturalisme comme règle et le mélange des langues comme force. Nous sommes en 1964 quand Eugenio Barba, originaire de Gallipoli, élève de Jerzy Grotowsky, décide de donner vie, à Oslo, à un groupe de « refusés » de l’École Nationale de Théâtre norvégienne pour l’inquiétante et excessive excentricité de leur talent. Ainsi naissait la dramaturgie d’Odin misant sur l’acteur pour survoler les incompréhensions linguistiques et leur coexistence sur scène, où l’on ne connaît ni barrière ni nationalité.

Débarqué au Danemark en 1966, l’Odin Teatret/Nordisk Teaterlaboratorium est officiellement une structure autonome mais reçoit des subventions du Ministère de la Culture norvégien et du gouvernement régional de Holstebro. Le maire a été suffisamment clairvoyant pour comprendre que les industries ne pouvaient pas être les seules ressources de ce petit village scandinave. C’est ici que se tient tous les ans l’Odin Week Festival (du 20 au 30 août). 10 jours de performances et de débats autour du théâtre expérimental qui attirent des comédiens du monde entier pour « apprendre à apprendre » les principes du travail de l’acteur sur le corps selon Eugenio Barba.

« L’Odin Teatret est une éternelle errance entre les continents »

L’Odin Teatret est aujourd’hui une compagnie internationale par ses comédiens et les 63 nations où il s’est produit dans des contextes sociaux différents. Pour beaucoup, cette approche au théâtre s’est faite de façon inattendue mais selon le même objectif. Le critique théâtral Franco Quadri l’écrit en préface du livre d’Eugenio Barba, Prediche dal GiardinoPrêches du jardin » - non traduit en français) : « changer complètement de vie et se donner entièrement à l’étude et à la création, du siège danois à une éternelle errance entre les continents, sans jamais cesser ni d’apprendre, ni d’enseigner, vivre des vies toujours nouvelles au-delà même de la scène ». L’indépendance de l’esprit est mise à disposition de l’imagination, pour un théâtre qui reflète les principes de liberté d’action et de la pensée de Nietzsche, indépendante de la politique et des institutions. C’est un art libre qui se produit dans des lieux non-conventionnels, fasciné par le théâtre de rue. Celui-là même qui a conduit Barba à inventer en 1974, dans le Salento, la pratique du « troc culturel », une poignée de masques, de comédiens et de danseurs en échange de l’apprentissage des traditions culturelles locales.

Affrontement entre pouvoir et marginalisation

Héritiers du théâtre de Barba, les Cantieri Koreja s’inspirent de leur curiosité pour les cultures lointaines ce qui les a conduit jusqu’en Iran, au Brésil, en Bolivie et dans les Balkans. C’est justement de l’autre coté de l’Adriatique que « Brat » (Frère) a vu le jour. Cette adaptation de « L’Opéra du gueux » de John Gay fait collaborer des acteurs professionnels et des jeunes Roms dans un affrontement métaphorique entre pouvoir et marginalisation. Dans ce spectacle phare des Koreja, la plus grande satisfaction pour Ungaro, directeur de la compagnie, a été de vaincre l’inhibition de ces jeunes, discriminés et persécutés, de les persuader à s’arrêter devant un miroir pour faire face à leur identité controversée avec légèreté, avec comme seule discipline celle de la scène.

« C’est de l’autre coté de l’Adriatique, que Brat, l’un des spectacles les plus intenses de Koreja, a vu le jour »

Engagé dans l’étude de la tradition européenne vers la découverte de racines communes et d’un futur à partager, Koreja a lancé le projet PLOTS, en juin 2010, avec des théâtres partenaires venant d’Angleterre, de Macédoine, de Bulgarie et de Pologne, afin d’établir un Centre de Recherche Euro-méditerranéen pour la Mobilité des Artistes en Europe et répondre à l’envie du public de faire parti d’une histoire commune. Mais surtout, de laisser à la seule magie du théâtre la mission de dépasser les barrières linguistiques et sociales.

Photo : Une © Teatro Koreja. Video: Odin Teatret/YouTube