Russie : monstres, Poutine et compagnie

Article publié le 30 juillet 2013
Article publié le 30 juillet 2013

Novossibirsk, la troisième ville de Russie avec ses 1,5 millions d’habitants, n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une métropole culturelle. L’hiver (neuf mois par an) et l’isolement (3000 km pour Moscou, 5000 jusqu’à la frontière orientale de l’Union européenne) lui donnent une ambiance un peu morne. Mais une fois par an, le 1er mai, la ville se transforme. Reportage dans la brume électrique.

La place Kalinine, d’ordinaire si grise, est aujourd’hui multicolore. Les « monstrants » qui se rassemblent ici, portent des costumes et des pancartes faites maison, qu’ils mettent devant les objectifs des nombreux photographes. L’ambiance est à la fois celle d’une fête de rue, du carnaval, d’une manif mais aussi un peu celle d'un dernier jour d’école avant les vacances. « Put a banana in your ear », « Keep calm and call Lenin », la plupart des slogans sont des jeux de mots absurdes, souvent compréhensibles uniquement par des initiés. « "Le bon bitume n’est pas sur la route", je trouve celui-là particulièrement bien », explique Macha Kiseliova, qui a organisé l’édition 2013 de la Monstration avec son ami Artiom Loskutov. « C’est une référence aux manifestations à Moscou l’an dernier : les gens ont pris du béton dans la rue et l’ont utilisé comme projectile. »

Peu après la (première) réélection de Poutine il y a 9 ans, Artiom, avec des amis et des artistes, ont organisé la première Monstration. Jusque là, il n’y avait que le traditionnel défilé du 1er mai, un reste de l’ère soviétique auquel participaient différents partis d’opposition. « Chaque année, ils font les mêmes discours, oubliés dès le 2 mai », explique Artiom. « C’est un rituel absurde, pas un dialogue politique. » En 2004, environ 70 monstrants ont participé au défilé officiel, entre les communistes et les nationaux-bolchéviques, avec comme message : « J’ai crocodilé, je crocodile, je crocodilerai ».

« Un pas en avant, deux pas en arrière »

Aujourd’hui, entre 2000 et 4000 personnes défilent le long de la « perspective rouge » en direction de la place Lénine. Après le long hiver, la chaussée est criblée de nids de poule et de fissures. Le bon bitume n’est effectivement pas sur la route. Des choeurs lancent des « Bonne année ! » ou des « Babouchka ! » quand une grand-mère se montre à l’embrasure d’une fenêtre. Plusieurs fois, le cortège s’arrête, pour que porteurs de pancartes et personnes costumées posent devant les objectifs, comme des acteurs sur un tournage. En tête, marchent Macha et Artiom avec une banderole orange. « Allons vers un passé sombre » y est inscrit en lettres argentées. « C’est une parodie du slogan de l’époque soviétique, quand il n’y avait qu’un avenir radieux », explique Macha. « C’est notre réaction face à ce qui se passe depuis l’année denière », ajoute Artiom. « On a fait un pas en avant et deux pas en arrière ».

Durant l’hiver 2011 ont eu lieu en Russie les plus grandes manifestations depuis l’implosion de l’URSS. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre la fraude électorale et la réélection de Poutine, beaucoup avec des banderoles absurdes ou cryptées : « Ces manifs ont souvent été comparées à la Monstration », explique Artiom. « On a testé des méthodes artistiques qui sont devenues une forme de contestation politique. C’est un bon résultat. »

Après ces contestations massives, le droit de réunion a été restreint, les amendes augmentées, des lois votées pour une plus grande censure d’internet et pour le contrôle des ONG. Beaucoup d’activistes politiques ont été arrêtés. Une grande banderole est ainsi dédiée à Alexeï Gaskarov, emprisonné après avoir manifesté le 6 mai 2012 contre la réélection de Poutine.

Artiom aussi a déjà fait de la prison : en 2009 le « Centre E », chargé de la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme, l’a arrêté pour détention supposée de drogue. En 2010 il a été emprisonné pour une prétendue résistance à l’autorité de l’État. « Ils voulaient me faire coopérer », explique t-il. « Ils sont allés dans ma fac et dans ma famille et leur ont parlé d’actions satanistes avec des cadavres de chats. » Lui et Macha auraient une fois été passés à tabac par des inconnus. Mais il n’a pas peur. « J’ai Twitter », dit-il.

La ville dans laquelle on aimerait vivre

Artiom publie son dialogue avec les autorités sur son blog kissmybabushka.com. « C’est pas une mauvaise pub », explique t-il. En effet, la Monstration est depuis devenue un des thèmes les plus abordés par les médias russes. En 2010, Artiom a reçu le prix Innovazija du ministère de la Culture, récompensant le meilleur projet régional dans le domaine de l’art contemporain. Et depuis, il n’y a plus seulement qu’à Novossibirsk que l’on « monstre », mais dans plus de 15 villes russes, y compris à Moscou et Saint-Pétersbourg. « C’est peut-être tout simplement les règles du marché », pense Artiom. Des règles que cet homme de 26 ans connaît certainement mieux que la génération à laquelle appartiennent la plupart des fonctionnaires. 

La Monstration s’arrête à un coin de rue. La demande d’Artiom de pouvoir défiler jusqu’à la place centrale Lénine, a été refusée. L’accès en est bloqué par un cordon policier. « On ne nous considère pas comme des participants à une fête de rue, mais comme des extrémistes criminels », pense Artiom. La Monstration se disperse sans spectacle, une demi-heure plus tard la police est déjà partie. La ville est de nouveau grise et somnolente, comme s’il ne s’était jamais rien passé.

Comme il y a 10 ans, Poutine est encore et de nouveau au pouvoir. Mais Internet regorge désormais d’images qui ne sont pas visionnées qu’en Russie. Des pancartes et des personnes multicolores sur fond gris-sibérien - la scène fait de l’effet, peut-être encore plus en photo qu’en réalité. « La publication est une partie importante de la Monstration », dit Artiom. Mais pour lui, le principal, ce ne sont pas les photos. « Tous les autres jours de l’année, beaucoup d’entre nous veulent quitter Novossibirsk. Mais le 1er mai, on en fait la ville dans laquelle on aimerait vivre. »