Russie : mais qui sont ces révolutionnaires ?

Article publié le 11 juin 2012
Article publié le 11 juin 2012
Moscou est envahie de campements de militants anti-Poutine. Ils ne clament rien, ils n’ont pas de pancartes, ils n’ont que leurs rubans blancs, symbole du mouvement protestataire en Russie. Ces rassemblements sont régulièrement démantelés par la police, leurs participants sont arrêtés.
A la veille d'une énième grande manifestation conduite par l'opposition - « la marche des millions », qui sont ces gens et pourquoi sortent-ils dans les rues ?

« Participation et organisation de troubles » peuvent maintenant être qualifiés de crime - c’est à dire passible de 10 ans d’emprisonnement et de 7300 euros d'amendes. Le gouvernement russe propose de nouveaux amendements sur les lois anti-manifestations. Et, à la veille de la grande marche des millions organisée par l'opposition où plusieurs opposants au régime se sont vus perquisitionnés, quasiment tous les rassemblements seront qualifiés de « manifestation illégale ». Bienvenue en Union Soviétique.

Deux gouts de dégout

Le 24 septembre, une première goute d’eau fait déborder le vase : Poutine prononce un discours. Il se déclare président à nouveau, et Medvedev est nommé Premier ministre. La plupart des Russes qui préfèrent l'information d'Internet à la télévision muselée sont choqués par la déclaration ouverte du nouveau chef de l'exécutif qui ergote : « Nous nous fichons de votre opinion parce que nous avons déjà tout décidé, chers concitoyens. »

Lire le dernier dossier de cafebabel.com consacré à la Russie : « Poutine, pauvreté, pouvoir : trois candidats pour une élection russe »

4 décembre 2011 : élections législatives. Le parti de Poutine « Russie Unie » obtient 64% des voix, tandis que le parti d’opposition « Yabloko », 1,5% seulement. En décembre à Moscou, s’étaient déjà déroulées cinq grandes manifestations quasi-spontanées avec un nombre de participants incroyable pour la Russie : jusqu’à 150.000 personnes selon l’opposition. Il faisait alors -25 dégrés. Bref, depuis 20 ans, c'est la première fois que la population russe descend dans la rue.

Ni la classe moyenne, ni le printemps arabe

Ces rassemblements - anodins pour l'occident - furent néanmoins vécues comme un électrochoc dans la société civile russe, surtout pour ceux qui n'ont jamais connu les grandes manifestations du début des années 90. « Dans ce pays, il est impossible de changer quelque chose », avaient-ils appris à penser. Contrairement à une opinion préformatée et relayée par les télévisions russes ainsi que la presse étrangère, ces révoltes n'ont pas été « la révolte de la classe moyenne d’opposition ». L'organisme indépendant des sondages, Levada-center, a montré que cette partie de la population ne représentait que le quart des manifestants. A vrai dire, il y avait là des personnes de tous les âges et de toutes les professions. Un point commun fait tout de même saillie : les manifestants faisaient partie des plus cultivés du pays par rapport au niveau d’enseignement moyen.

Il faisait -25 dégrés.« Les évènements de décembre 2011 à février 2012 ne sont pas non plus le printemps arabe », affirme le sociologue et coordinateur scientifique de l’Initiative indépendante d'études des manifestations, Alexandre Bikbov. Selon lui, les participants n’ont pas communiqué entre eux avant les manifestations. La nouvelle pratique contestataire russe ne fait pas appel à la violence, par principe, et par dessus tout, les actions contestataires n’ont pas fait appel aux réseaux sociaux pour s’organiser. La spécialiste de la société civile russe et maître de conférence à l’Université Blaise Pascal, Françoise Daucé, pense – quant à elle - que les manifestants ont éprouvé une méfiance très nette vis à vis de l’engagement partisan. Même les pancartes « Poutine dégage » ont, à un moment donné, été remplacées par des revendications beaucoup plus larges telles que « comment la vie doit-elle être organisée en Russie ? » Aussi, les Russes ont pu être étonnés de voir des mouvements gays descendus sur le pavé aux cotés des nationalistes.

« Nous ne sommes pas pris en considération »

Alors pourquoi, mais surtout pourquoi maintenant ? Les fraudes ont clairement été un déclencheur. Le niveau de la vie de chaque famille a augmenté durant l’époque Poutine-Medvedev, mais la qualité du système éducatif, médical et du transport a diminué, sans parler des violations de droits de l’homme. C'est l’hégémonie d'une bureaucratie sclérosée qui a poussé les manifestants à bout. En mars 2012, les données de sondages effectués auprès de la population russe montre d’ailleurs que les manifestations ont attiré 37% des gens en raison de leur mécontentement. 25% protestaient contre des élections falsifiées et 25% aspiraient à une meilleure considération. « Il faut admettre que les résultats des élections sont acceptés par la population. Mais les Russes sont convaincus que leur volonté a été faussée par les médias », commente le sociologue du Levada-center, Alexei Levinson.

Le ruban blanc : symbole de paix ou hommage au lauréat de la dernière palme d'or ?

Un oiseau mort ou un phénix ?

Combien de Russes se déclarent maintenant prêts à sortir dans les rues ? De 12 à 15% selon les sources. Le slogan « La Russie sans Poutine » est soutenu par 5% de la population russe, alors que 35% avouent n'en avoir jamais entendu parler. Quel facteur expliquerait ce déclin de l’activité manifestante ? Le manque d’organisation de l'opposition mais également le manque de moyens semble lui être préjudiciable face au Kremlin qui met de plus en plus d’entrain à mater toute forme de rébellion. Qu’importe, cet hiver en Russie nous avons assister à la naissance d’une vraie société civile. Les citoyens ont montré, qu’ils n’ont pas besoin de leader pour s’organiser. 4/5ème de la population pensent que l’opposition doit avoir le droit de manifester. Et c’est déjà pas mal.

Photos : Une © visuel du premier album d'Edward Sharpe and the Magnetic Zeros, "Home" ; Texte : Ruban blanc (cc) Person behind the scenes/flickr et manifestation du 24 décembre (cc)photo.maru/flickr Vidéo : le tollé russe et la manifestation gay (cc) euronewsfr/YouTube