Russie : dans l'oeil du cyclone

Article publié le 21 août 2007
Article publié le 21 août 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Comment de jeunes activistes russes déjouent l’illusion du pouvoir.

« Le 5 mai, une manifestation pour la légalisation du cannabis a été organisée dans le centre-ville de Moscou. Trois participants ont été arrêtés. Comme d’habitude, nous avons suivi le groupe en demandant la raison de l’arrestation. Les officiers nous ont dit d'aller voir les gardes afin d'obtenir des explications. Ils nous ont arrêtés, nous ont tordu les bras dans le dos, nous ont jetés sur l’asphalte et ont frappé la tête des garçons sur le sol. Ils nous ont serré la gorge. Finalement, nous sommes accusés d'incitation à la consommation de drogue et d’opposition au pouvoir de l’Etat. » Julia, 25 ans, militante moscovite du réseau Youth Human Rights Movement (YHRM), rit de la situation. Incroyable, compte tenu des évènements qu’elle décrit. « Nous avons demandé la légalisation du cannabis, on a le droit ! Nous avons été jugés la nuit même. Les filles ont écopé d’amendes, et les garçons ont été condamnés à 10 à 15 jours de détention ». Depuis six mois, le groupe de Julia des militants de YHRM cherche à imposer en pratique le droit constitutionnel sur la liberté de réunion. Étant donné les nombreux manquements à la loi de la part de l’État, il s’agit d’un travail de Sisyphe.

Papa Kremlin

L’État russe est une machine de pouvoir qui étouffe de plus en plus les libertés de la population. Le Kremlin occupe une position centrale et le seul maître à bord est le président. Les témoignages similaires à ceux de Julia sont nombreux et la propagande officielle abonde en outre dans le même sens : dans les deux cas, la perspective est tournée vers l’Etat, vers la souveraineté. « Les Russes ont toujours besoin d’un père », explique un jeune homme, qui se décrit lui-même comme un 'radical libre'. Le Kremlin détermine la réalité aux marges de laquelle ceux qu'on appelle démocrates luttent pour la liberté. L’opposition, faiblarde, vrille dans le remous d’un cyclone dans l’œil duquel se dessinent Poutine, le Kremlin, Moscou. Tout tourne autour de cet œil qui voit tout et sur lequel tout repose. Et la roulette russe menace tous ceux qui se rebellent contre ce centre.

Dompter le cyclone

La révolution de Dmitri Makarov se veut plus qu’une simple boucle, un bête tour de manège. « Notre travail consiste à créer un nouvel espace social au sein duquel les valeurs des droits de l’homme seraient respectées », explique le juriste de YHRM. Et il existe des lieux où ce projet prend mieux forme que dans les rues de Moscou, comme à la faculté de sociologie de l’Université d’Etat de Moscou (MGU). C’est là que Dmitri et le YHRM sont parvenus avec un groupe d’étudiants mécontents à s’opposer à leur façon à la tempête rhétorique du pouvoir.

Du point de vue de Dmitri, les conditions de la faculté de sociologie reflètent en plus petit celles d’un système politique autoritaire : « Le régime était sévère sous la direction du doyen, et la majorité des étudiants étaient passifs. Les dissidents mécontents discutaient de la situation dans les cuisines de leurs foyers ». Une poignée d’étudiants critiques ont fondé la plateforme d’action 'OD group.'

Alexandria explique la hiérarchie de la faculté de sociologie : « Le doyen nomme les membres du conseil scientifique, et le conseil élit à nouveau le doyen. C’est un cercle vicieux ». Sa camarade de combat Elja ajoute : « Lors d’une assemblée, les représentants des étudiants se sont montrés agressifs envers nous et nous ont même traités d’extrémistes ». Selon Elja, les voix critiques seraient perçues comme provocatrices, comme une 'menace à l’ordre de l’Etat'. L’enseignement à la faculté serait également lacunaire : les théories actuelles ne seraient pas enseignées, et les discussions peu valorisées lors des séminaires. De nombreux étudiants intégreraient la faculté grâce à la corruption et non du fait de leurs connaissances ou de leur intérêt.

Au début de l’année, l’'od group' a commencé par des actions de protestation. Le 28 février, ils ont distribué des tracts exprimant leurs revendications devant la faculté. Après seulement quelques minutes, les étudiants ont été arrêtés pour utilisation non autorisée des médias. L’incident s’est transformé en affaire politique. En effet, la station de radio indépendante l’Echo de Moscou ainsi que plusieurs journaux étaient sur les lieux. Vladimir Dobrenkov, le doyen de la faculté de sociologie, a qualifié les activités des étudiants d’ 'extrémistes'. Les étudiants se sont défendus. Ils ont réussi à obtenir du recteur de la MGU, du ministère de l’Education et de la Chambre sociale du pays la mise en place de commissions d’étude sur la qualité de l’enseignement. Au final, le rectorat laisse patienter les étudiants dans l’optique de les voir évoluer, la Chambre sociale a jugé que l’enseignement était lacunaire, et les experts du ministère de l’Education ont découvert que la plupart des manuels scolaires de la faculté de sociologie du doyen Dobrenkov avaient été recopiés - un plagiat !

Changement de climat

Entre temps, les protestations de « l’od group » ont réussi à faire un peu changer les choses, avec la formation d’une opinion publique de plus en plus critique. Des scientifiques, des journalistes et des citoyens du pays ou de l’étranger se sont alors déclarés solidaires. Mais c’est surtout au sein de la faculté que le changement de climat s’est fait ressentir : des étudiants à la pensée critique se sont affirmés avec une confiance qu’on ne leur connaissait pas. Néanmoins, ces succès ne restent que des étapes tant que la direction de la MGU ne fait rien de plus contre le décanat.

Toutefois, les actions de l’od group ont déjà porté leurs fruits sur la MGU : les histoires de cette petite révolution se propagent à travers tout le pays par le biais d’Internet et du bouche à oreille. Le doyen est devenu un mythe. L’histoire de ce succès est une ressource symbolique qui peut aider les jeunes à rire des puissants et à devenir eux-mêmes actifs. Tout cela dans un pays où tous les regards sont fixés sur le Kremlin et où le Kremlin est donc à même d’observer tout le monde.