Ruben Alves : Obrigado, la famille

Article publié le 1 mars 2014
Article publié le 1 mars 2014

Le prix du public aux European Film Awards, un record d’entrées dans son pays d’origine et une nomination aux Césars. Avec un premier film, Ruben Alves a déjà conquis son monde. Ce, en filmant l’existence d’une communauté dont on n’a jamais vraiment parlé au cinéma : les Portugais. Rencontre avec un réalisateur qui, en peignant l’histoire des gens à la marge, a choisi de raconter la sienne.

Il a le teint des beaux jours. Celui de ceux qui, en fé­vrier, viennent de faire le tour du monde en suivant l’an­ti­cy­clone. Pré­sen­te­ment, Ruben re­vient du Bré­sil où il est allé né­go­cier la dis­tri­bu­tion de son pre­mier film, La Cage Dorée, nommé aux Cé­sars 2014. Un peu avant, le jeune réa­li­sa­teur est parti le dé­fendre aux 4 coins du monde, dès les pre­mières se­maines qui sui­virent sa sor­tie en France, le 24 avril 2013. Soit pres­qu’un an de promo, de jet-lag et « de bonnes éner­gies ».

Tout ce qui brille

Ruben Alves en convient, le film a vécu beau­coup plus long­temps que prévu. Confor­ta­ble­ment assis dans les bu­reaux de sa so­ciété de pro­duc­tion du 8ème ar­ron­dis­se­ment de Paris, le beau gosse aux yeux verts confie en ca­res­sant la table qu’il peut dé­sor­mais s’at­te­ler à d’autres pro­jets. Aux murs, à côté de des­sins d’en­fants, sont pu­nai­sées pas mal de pho­tos : des ins­tants de tour­nage, l’af­fiche du film et d’autres sur les­quelles Ruben sou­rit beau­coup. Beau­coup de sou­ve­nirs im­prègnent à coup sûr le ma­king-of de cette co­mé­die fa­mi­liale. Pour­tant et tout aussi sû­re­ment, Ruben vivra toute sa vie avec ce film. Parce qu’avec son pre­mier long métrage, le ci­néaste et co­mé­dien de 34 ans a tout sim­ple­ment choisi de se ra­con­ter.

La Cage Dorée - Bande-An­nonce

La Cage Dorée dresse l’his­toire d’une fa­mille de Por­tu­gais im­mi­grés, ins­tal­lée dans une loge du 16ème ar­ron­dis­se­ment de Paris. « C’est per­son­nel, mais pas au­to­bio­gra­phique », af­firme-t-il. Comme les per­son­nages du film, Ruben a vécu dans une loge des beaux quar­tiers pa­ri­siens. Comme dans le film, sa mère était concierge et son père était maçon. En cela, le réa­li­sa­teur franco-por­tu­gais a beau­coup ré­pété qu’il était lui-même un cli­ché. C’est d’ailleurs dans un mé­lange de sté­réo­types que le fran­çais d’ori­gine por­tu­gaise fait ses classes dans le ci­néma. Sco­la­risé dans une école cos­sue « où se mêlent en­fants d’ou­vriers et fils de di­plo­mates », Ruben se lie d’ami­tié avec Hugo Gélin, pe­tit-fils de ci­néastes fran­çais bien connus et futur pro­duc­teur de son film. Dès la ma­ter­nelle, le gamin or­ga­nise des spec­tacles dans la cour et ra­conte plein d'his­toires pen­dant la récré. Le reste sui­vra, Ruben fera vite l’ac­teur et écrira son pre­mier court mé­trage à l’âge de 20 ans.

Si la jeune vie de Ruben se pré­sente d’ores et déjà comme un beau roman, La Cage Dorée est sur­tout et d’abord une dé­cla­ra­tion d’amour à ses pa­rents et « à une en­fance com­blée de va­leurs ». Ruben n’a pas tou­jours pensé à per­son­ni­fier son film. En vrai, il avait même songé au contraire, en écri­vant un scé­na­rio sur des ex­pat’s fran­çais à Lis­bonne. « C’est quand j’ai fait lire le scé­nar’ à mes pro­duc­teurs (Hugo Gélin et Lae­ti­tia Ga­lit­zine, ndlr) qu'ils m’ont de­mandé pour­quoi je ne fai­sais pas l’in­verse. Ça m’est ap­paru évident », pré­cise-t-il, une touillette à café dans la bouche.

« On tra­vaille, on ne fait pas de bruit »

L’autre im­pul­sion à la réa­li­sa­tion du film, « c’est par­ler des gens dont on ne parle pas : les Por­tu­gais en France ». Soit l’une des pre­mières et plus im­por­tante vague d’im­mi­gra­tion dans la France des an­nées 70 qui, à en croire Ruben, n’a ja­mais fait l’ob­jet d’at­ten­tion. « C’est aussi pour ça que je vou­lais rendre hom­mage à la dé­vo­tion du peuple por­tu­gais, ex­plique-t-il. Ces dé­ra­ci­nés qui ont eu le cou­rage de fuir la dic­ta­ture de Sa­la­zar pour re­com­men­cer une nou­velle vie, dans un autre pays, sans ja­mais se plaindre ». Dans le film, le côté « on tra­vaille, on ne fait pas de bruit » est lar­ge­ment évo­qué. Et Ruben l’ad­met­tra : si son en­fance a été heu­reuse, « nor­male », la vie de ses pa­rents s’est écou­lée au ser­vice des autres, quitte à « s’an­nu­ler une vie de plai­sir ». À l’écran, cette dé­vo­tion est in­car­née tan­tôt par Maria Ri­beiro (Rita Blanco), la concierge qui ma­terne tout un im­meuble, tan­tôt par José (Joa­quim de Al­meida), son mari, in­ca­pable de dire non quand se pro­file un nou­veau chan­tier. Tout ceci, alors qu’une vie fa­cile les at­tend dans leur pays natal.

« Je pense que ça vient d’un sen­ti­ment d’in­fé­rio­rité, glisse Ruben. On est tou­jours le petit pays de l’Eu­rope, celui qu’on met de côté. Du coup, quand on plonge dans la vie d’un autre pays, on se fait dis­cret ». Au-delà de la thé­ma­tique de l’im­mi­gra­tion, c’est un film sur les pe­tites gens que le Franco-Por­tu­gais vou­lait pro­po­ser. La Cage Dorée ne cesse de s’ar­ti­cu­ler sur une re­la­tion em­ployeur-em­ployé, tant et si bien que lors de l’avant-pre­mière or­ga­ni­sée sur les Champs-Ely­sées, le réa­li­sa­teur a tenu à ce que soient pré­sents 250 concierges et ou­vriers du 16ème et du 8ème ar­ron­dis­se­ment. 

Le coup de fil du pré­sident

En ren­dant hom­mage à ses pa­rents ainsi qu’à toute une com­mu­nauté, ce sont deux pays que Ruben ar­rive à at­ten­drir. Les Fran­çais d’abord, qui se­ront 1 170 862 à venir voir son film. Et, plus sur­pre­nant, les Por­tu­gais. Là-bas, La Cage Dorée de­vient même le film fran­çais ayant eu le plus de suc­cès. « J’ai été sur­pris, dit-il les yeux en­core écar­quillés. Parce que je ne par­lais pas de la réa­lité au Por­tu­gal mais d’une vie bien fran­çaise et les Por­tu­gais ont une fâ­cheuse ten­dance à se foutre de la gueule de leurs im­mi­grés ». Bref, « ils se le sont ap­pro­priés ». À tel point que Mario Soares, an­cien pré­sident du pays ap­pel­lera Rita Blanco, son ac­trice prin­ci­pale pour lui glis­ser que le film est « un hymne au Por­tu­gal ». Que la plu­part des cri­tiques du pays, ré­pu­tés très snobs dans le mi­lieu du ci­néma, s’en­thou­siasment comme ja­mais de­vant une co­mé­die. Là en­core, Ruben sait très bien à quoi les hon­neurs doivent être ren­dus : « au tra­vail ». Ob­sédé par l’au­then­ti­cité des scènes, il a « long­temps gardé en tête que la com­mu­nauté por­tu­gaise n’al­lait pas [lui] faire pas­ser grand-chose ». Assez na­tu­rel­le­ment, notre homme part pros­pec­ter des vrais ac­teurs por­tu­gais plu­tôt que de faire un cas­ting avec des « fran­çais ban­kable qui pren­draient l’ac­cent ». « Je ne vou­lais pas tra­hir les émo­tions d’une com­mu­nauté dans la­quelle j’ai grandi. Mon obli­ga­tion, c’était de re­trans­crire ce que je res­sen­tais. Le plus fi­dè­le­ment pos­sible ».

Les deux té­lé­phones de Ruben, « un fran­çais, un por­tu­gais », sonnent sou­vent pen­dant l’en­tre­tien. Au­jour­d’hui, le jeune homme par­tage en­core très équi­ta­ble­ment sa vie entre Paris et Lis­bonne. « Une es­pèce de deuxième vie » qui ne l’em­pêche de faire mûrir de nou­veaux pro­jets « tou­jours dans le dé­lire de ra­con­ter une his­toire sur des gens à la marge ».

Voir : La Cage Dorée (dis­po­nible en DVD)