Rroms : le son de Shutka

Article publié le 14 novembre 2007
Article publié le 14 novembre 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Une journée ordinaire avec Abraham, un jeune tsigane vivant à 'Shutka', le plus grand quartier Rrom d'Europe, niché à Skopje, en Macédoine.

Skopje, Macédoine, cinq heures du matin. Un muezzin appelle à la prière. L'appel s'échappe en grésillant des hauts-parleurs. Des chiens se mettent à aboyer. Une lumière dorée s'élève derrière les collines du quartier de Shuto Orizari. Un vieil homme crache ses poumons avant d'allumer une cigarette.

Dans les rues, quelques silhouettes isolées se détachent sur la brume matinale. A huit heures, Abraham se frotte les yeux tandis que sa soeur se lève pour aller travailler. Elle est chanceuse : cette jeune femme de 19 ans a trouvé un emploi de femme de ménage chez une famille macédonienne.

A Shuto Orizari, pratiquement 90% des Rroms, plus communément appelés Tsiganes en français, sont sans emploi. Cependant beaucoup se débrouillent en travaillant au noir dans le bâtiment ou le petit commerce. Mais ce n'est ni le fort taux de chômage, ni l'expansion du marché noir qui font la spécificité de Shuto Orizari. 'Shutka', l'autre nom de ce faubourg de Skopje, la capitale de la Macédoine, est la plus grande ville Rrom d'Europe.

Ici, le maire est Rrom, les deux chaînes de télévision et les écoles sont Roms. La communauté a même deux représentants au parlement local. Shutka est une exception : ici les Rroms ne sont pas une minorité, mais la majorité.

Un 'Gangsta Rap' Rrom

Abraham et sa soeur vivent avec leurs parents et leurs trois autres frères et soeurs dans deux pièces minuscules. Il est déjà onze heures passées quand Abraham se lève. Devant le miroir, il remet en place sa coupe 'Fokuhila' [de l'allemand 'Vokuhila' pour l'abréviation de « vorne-kurz-hinten-lang » désignant une coupe de cheveux courte devant, mais longue sur la nuque] et met ses lentilles colorées bleues. Il allume ensuite son ordinateur : c'est les vacances et il peut tranquillement se consacrer à son loisir favori : la musique. Et son style de musique est plutôt inhabituel pour un jeune de Shutka.

Abraham se décrit comme un 'gangsta rapper' alors que personne ici n'écoute du rap : depuis 5 ans environ, il écrit et mixe son propre rap underground. Il n'utilise pas les instruments gitans typiques, comme le violon, la clarinette ou l'accordéon, mais son ordinateur. Il ne chante qu'en anglais, pas en rromani, afin de pouvoir être compris aussi en dehors de Shutka.

Dans le centre, dans la 'rue de la vie nouvelle', les marchands ont monté leurs étals depuis longtemps déjà. A côté des tomates, aubergines et autres melons, on trouve aussi des contrefaçons d'articles de luxe à des prix bradés. Sur ces étals improvisés, les ghettoblasters s'entassent et vibrent aux sons des CD piratés de musique arabe, bulgare ou indienne.

Des Daimler aux immatriculations étrangères se frayent un passage au milieu des vieilles Ladas déglinguées et autres véhicules construits de bric et de broc. A 39°C, la chaleur et la poussière rendent l'air palpable. Cela sent la viande grillée et les gaz d'échappement.

Le bus pour la liberté

Entretemps Abraham a remixé sa chanson et monte dans le bus qui normalement le conduit à l'école. Le bus passe devant deux mosquées qu'à peine 300 mètres séparent. Si la mosquée des Roms est pratiquement terminée, les tapis déjà posés, l'autre est encore en travaux.

Bien que le chantier soit à moitié achevé, le minaret est déjà équipé d'un haut-parleur, que le muezzin utilise cinq fois par jour pour appeler à la prière. Ici, les appels à la prière résonnent en albanais et en arabe, jamais en rromani. Car la situation entre les Rroms et les Albanais est plutôt tendue. Pour rien au monde Abraham n'irait faire un tour à cet endroit.

Entre-temps, il est arrivé dans un tranquille quartier résidentiel de l'est de la ville. A part quelques Rroms, ce sont majoritairement des Macédoniens qui vivent ici. Abraham se rend chez Ljatif et Fatime Demir pour leur demander s'il peut faire des enregistrements dans leur studio. Tous les deux sont aussi Rroms. Ensemble, ils ont fondé en 1998 une association culturelle baptisée 'Darhia' ['racine' en rromani], qui a pour objet d'offrir un espace créatif aux jeunes, Rroms en particulier.

C'est une femme énergique, au début de la cinquantaine, qui ouvre la porte avec un geste de la main invitant à entrer. Fatime Demir engage immédiatement la conversation en évoquant cet orchestre de mandolines, qui a récemment rencontré un vif succès auprès des habitants de Skopje. Du fait de sa popularité, l'orchestre a également attiré des enfants macédoniens. Demir avoue que ce genre de succès la conforte dans son travail de médiatrice interethnique.

Abruti de Gitan

Les droits des minorités et la discrimination au quotidien sont aussi des thèmes sur lesquels Abraham aime rapper. Surtout lorsqu'il pense à ses premières années au lycée, lorsqu'il s'asseyait la plupart du temps avec les autres Roms au dernier rang. S'il faisait des fautes en macédonien, on le raillait en le traitant d' 'abruti de gitan'. S'il parlait convenablement le macédonien, il passait vite pour un 'Gadzo' auprès des autres Rroms, un terme désigne tous ceux qui ne sont pas tsiganes.

C'est seulement grâce à la musique qu'Abraham est parvenu à être reconnu et respecté dans son quartier. Mais il reste une exception. La plupart des groupes ethniques ne quittent pas ce qu'ils nomment leur 'territoire'. Et les limites de cet espace sont renégociées tous les jours.

Il est déjà tard lorsqu'Abraham, satisfait, reprend le chemin de la maison. Epuisé, il tient fermement sa démo dans le bus. Abraham veut sortir de Shutka, partir pour le vaste monde. En même temps, il sait que Shutka est le seul endroit où un Rrom peut vivre aussi librement car ce sont pas les 'gadze' qui font la loi. Abraham parcourt les derniers mètres qui le séparent de sa maison dans la rue 'Walt Disney'. Il va continuer à écrire de la musique, à rapper, et pousser à fond le volume du ghettoblaster. Demain matin, il se mettra à nouveau devant son ordinateur. Il passera le dernier enregistrement. Le muezzin ne sera plus le seul à chanter son message dans le monde.

Ce reportage a été soutenu par la Fondation 'Mémoire, Responsabilité et Avenir'.

Cet article a été rédigé dans le cadre des bourses de recherche du réseau de correspondants " class="external-link">n-ost