Royaume-Uni : prof de langue ? Non merci !

Article publié le 16 avril 2014
Article publié le 16 avril 2014

Le nombre d’élèves en Grande-Bretagne qui ap­prennent une langue étran­gère n’a ja­mais été aussi bas. Une an­cienne apprenti-pro­fes­seure de langue ra­conte com­ment le sys­tème édu­ca­tif l'a dé­goûtée de sa pas­sion pour l’en­sei­gne­ment. Que se passe t-il donc dans les écoles bri­tan­niques ?

Le pour­cen­tage d’élèves bri­tan­niques qui étu­dient une langue étran­gère pour leur A-le­vels (l’équi­valent du bac­ca­lau­réat, ndlt) a at­teint en 2013 son taux le plus bas ja­mais en­re­gis­tré, avec une baisse de 50% des élèves de plus de 16 ans ins­crits en langues étran­gères. Les com­pé­tences lin­guis­tiques du Royaume-Uni ont tou­jours eu une mau­vaise ré­pu­ta­tion. Mais au­jour­d’hui, alors que 40% des uni­ver­si­tés pour­raient voir leurs dé­par­te­ments de langues dis­pa­raître faute d’ins­crip­tions, et qu’un dé­fi­cit en com­pé­tences lin­guis­tiques re­connu de tous me­nace d’han­di­ca­per le pays cultu­rel­le­ment et éco­no­mi­que­ment, il est clair que quelque chose ne tourne vrai­ment pas rond.

Jeune di­plô­mée d’un cur­sus en Fran­çais, mon rêve était de faire par­ta­ger ma pas­sion en l’en­sei­gnant à d’autres. Pour­tant, j’ai aban­donné au bout de deux mois mon PGCE Se­con­dary, un cer­ti­fi­cat d’études de troi­sième cycle ob­tenu après un an d’en­sei­gne­ment et de stages (obli­ga­toire pour en­sei­gner dans les éta­blis­se­ments bri­tan­niques). C’est le cœur plein de joie que j’ai tourné le dos à ce cur­sus avec le sen­ti­ment d’avoir échappé de peu à un des­tin tra­gique. Le moral des en­sei­gnants bri­tan­nique est « dan­ge­reu­se­ment bas », et pour cause : les ré­formes édu­ca­tives n'en fi­nissent pas, et le ser­vice d’ins­pec­tion de l’en­sei­gne­ment est de plus en plus ob­nu­bi­lé par les chiffres.

J’ai cli­qué sur le mau­vais bou­ton !

Au Royaume-Uni, on débat en per­ma­nence pour sa­voir si le GCSE, l’exa­men que nous pas­sons à 16 ans, a plus de va­leur que le pa­pier sur le­quel on le passe. Un test dit bar­bant, conven­tion­nel, qui ne se­rait pas bé­né­fique pour la culture gé­né­rale, et de plus en plus fa­cile chaque année. Et même s’il y a de nom­breux élèves mo­ti­vés qui tra­vaillent dur pour ob­te­nir un bon ni­veau en langue, être reçu à l’exa­men ne veut pas dire sa­voir par­ler, écrire ou com­prendre la langue en ques­tion.

Pour les oraux, les élèves doivent pré­pa­rer des ré­ponses à une série de ques­tions. Jus­qu’ici, tout va bien. Le pro­blème, c'est que les ré­ponses ne sont pas spon­ta­nées. Au contraire, elles sont no­tées sur un pa­pier et ré­ci­tées pen­dant l’exa­men. J’ai vu une élève qui avait pré­paré ses ré­ponses à la mai­son avec l’aide de Google Trans­late se pré­sen­ter à son oral de fran­çais, et s'ex­pri­mer dans un por­tu­gais in­au­dible. Pour­quoi ? Elle avait cli­qué sur le mau­vais bou­ton et « tra­duit » ses ré­ponses en por­tu­gais et non en fran­çais. On lui pro­met­tait un B, note tout à fait ho­no­rable. Pour­tant, elle avait été in­ca­pable de s’aper­ce­voir que la langue qu’elle li­sait n’avait rien à voir avec celle qu’elle ap­pre­nait en classe. L'er­reur a été re­le­vée, et elle a dû re­pas­ser son oral. Mais peut-on vrai­ment la blâ­mer quand le sys­tème nous pro­met un B au GCSE sans même qu'on soit ca­pable de re­con­naître la langue ?

Les écrits sont sû­re­ment plus dif­fi­ciles, vous me direz. Mais non, et ils n'ont rien d'un exa­men. Ce sont sim­ple­ment des « éva­lua­tions contrô­lées ». Les élèves ré­digent de longs pa­ra­graphes ap­pris par coeur sur un sujet donné, et s'aident de notes pour com­bler leurs ou­blis. Ce­pen­dant, pour s’as­su­rer de bons ré­sul­tats, la plu­part des écoles de­mandent aux élèves de re­tra­vailler leurs ré­ponses en classe ou chez eux, avant de leur faire tout bon­ne­ment mé­mo­ri­ser pour l’éva­lua­tion. En pré­pa­rant leurs ré­ponses à la mai­son, ils peuvent de­man­der l’aide de leurs pa­rents, de leurs amis, ou d’In­ter­net par exemple. Il ar­rive même que leur pro­fes­seur cor­rige leurs ré­ponses. Un sys­tème à l'abri de toute er­reur, non ?

DE vrais pe­tits ro­bots de­fec­tueux

Mais ce n’est pas tout. La plu­part des écoles four­nissent à leurs élèves des exemples com­plets de ré­ponses. De cette façon, toute pro­duc­tion lin­guis­tique spon­ta­née est vrai­ment ban­nie. Par exemple, pour un sujet sur les va­cances, l'élève se voit don­ner une liste de « vo­ca­bu­laire » avec la tra­duc­tion de phrases telles que  « à la bou­tique de sou­ve­nirs, j’ai acheté …», ou « après avoir vi­sité …, je suis allé …». Il ne leur reste plus qu'à com­bler les trous. Et voilà des phrases faites sur me­sure qu’au­cun des élèves n’au­rait pu ré­di­ger seul.

Pour avoir les meilleurs ré­sul­tats, chaque éva­lua­tion doit com­prendre au moins une ex­pres­sion idio­ma­tique. On four­nit donc aux élèves une liste d’ex­pres­sions liées au sujet qu’il leur suf­fit de mettre dans leur texte. Ce­pen­dant, leur manque total de connais­sances sur le fonc­tion­ne­ment d’une langue peut se re­tour­ner contre eux. Dans un pa­ra­graphe, j’ai lu la phrase « je avoir les dents longues ». J’ai cru à une simple er­reur, et j'ai gen­ti­ment fait re­mar­quer à l’élève qu'il avait ou­blié de conju­guer le verbe. Le vi­sage de l’élève était vide de toute ex­pres­sion. « Est-ce que tu sais com­ment conju­guer avoir ? » lui-ai-je de­mandé. « Ma­dame, c’est quoi conju­guer ? », m'a-t-il ré­pondu. Tous ces élèves, qui vi­saient la meilleure note, ne sa­vaient pas ce qu'était la conju­gai­son, ni un verbe, ou même qu’avoir n’était pas la même chose qu’au re­voir. Ils ne sa­vaient pas quel était l’équi­valent de « j’ai » en an­glais, et ils ne com­pre­naient pas pour­quoi leur phrase ne vou­lait rien dire. 

Qui est res­pon­sable de cette si­tua­tion ? Sûr­ement pas les élèves. Ils ne font que ce qu’on leur dit de faire. Peut-être les pro­fes­seurs alors ? Une ré­mu­né­ra­tion à la per­for­mance a ré­cem­ment été mise en place au Royaume-Uni. Les notes ob­te­nues par les élèves au GCSE au­ront donc une in­fluence di­recte sur le sa­laire perçu par leurs en­sei­gnants chaque mois. On ne peut rai­son­na­ble­ment pas at­tendre des en­sei­gnants qu’ils sa­cri­fient les notes de leurs élèves (et donc leurs fu­tures pers­pec­tives d’en­sei­gne­ment et d’em­ploi), la ré­pu­ta­tion de leurs écoles et leurs propres car­rières pour que leurs élèves sachent par­ler une langue.

Il est fort pro­bable que, faute de ré­forme du GCSE tel qu’on le connaît au­jour­d’hui, le ni­veau des bri­tan­niques en langues étran­gères reste le pire d’Eu­rope. Les ré­sul­tats des GCSE en langues ne peuvent pas tom­ber plus bas. Enfin, on ne sait pas en­core quel pro­gramme à la noix Mi­chael Gove, le se­cré­taire d’Etat à l’édu­ca­tion, va nous dé­ni­cher...