Royaume-Uni : les libertés civiles jetées à l'eau

Article publié le 29 janvier 2014
Article publié le 29 janvier 2014

Le maire de Londres, Boris Johnson a récemment demandé un canon à eau. Il souhaitait renforcer la puissance de feu de la police et éloigner les manifestants des rues. Mais ceci n’est qu’un exemple de la décrépitude des libertés civiles au Royaume-Uni dont les prises de décisions politiques varient de l’archaïsme à l’angoisse.

Boris Johnson s'est vu refuser sa demande de canon à eau. C'est une petite victoire pour les libértés civiles au Royaume-Uni qui toutefois va à l'encontre de la diminution de la liberté d'expression et du retrait de la liberté de la presse qui caractérise depuis un petit moment le gouvernement. Les Britanniques ne ressentent peut-être pas encore cette diminution des libertés et c'est là le plus sinistre : les reformes subtiles et insidieuses se referment doucement mais sûrement, comme un écrou sur la société civile. 

LES DROITS DE L’HOMMES bafoués 

L'image de Johnson avec un canon à eau semble plus perverse et déplaisante lorsqu’on la met en relation avec l'engagement des Tories à couper les ponts avec la Cour européenne des Droits de l'Homme (CEDH). Le gouvernement considère que les Droits de l'Homme sont oppressifs et que les décisions de la cour les empêchent de traiter les citoyens avec mépris. Le Parti Conservateur a particulièrement été ébranlé par une décision récente, octroyant à des prisonniers condamnés à perpétuité le droit de demander un aménagement de leur peine. « Perpétuité signifie perpétuité ! », s'est écrié Cameron à pleins poumons, cédant aux caprices des hordes de députés de base. 

Le gouvernement actuel a développé un véritable talent pour dénaturer le débat. Il présente le travaille de la cour de Strasbourg de manière erronée, alimentant ainsi l'hystérie en attirant l'attention sur les rares décisions avec lesquelles l'opinion est en désaccord, telles que les délais d’extradition d'Abu Hamza (imam extrémiste d’origine égyptienne emprisonné en 2004 pour avoir prêché l’islamisme intégriste, ndlr). Il préfère oublier le fait que l'on doit à cette institution européenne la normalisation de la majorité sexuelle pour les homosexuels et les hétérosexuels, la garantie de soins aux prisonniers vulnérables et la protection des sources des journalistes. Malgré cela, le Secrétaire à la Justice, Chris Grayling, affirme que la CEDH, « n'améliore pas la situation de ce pays ». 

Le Royaume-Uni a également fait des vagues sur la scène internationale. Une enquête de la cour suprême a récemment révélé que le Royaume-Uni avait été complice de torture sur 40 personnes soupçonnées de terrorisme. 

Des disques durs détruits à la scie circulaire

Le gouvernement britannique actuel a plus entravé l'indépendance de la presse qu'aucun autre gouvernement sur les trois derniers siècles. Leur approche de l'affaire Snowden - tout comme la révélation selon laquelle le Government Communication Headquarters  (littéralement « quartier général des communications du gouvernement – GCHQ, ndlr) enregistrait les données de milliers d'appels - ont été gérées de manière maladroite et inquiétante. Plutôt que de tenter de se racheter, ils ont choisi d’attaquer. Les politiciens ont traîné le rédacteur en chef du Guardian, Alan Rusbridger, devant une commission parlementaire pour l'interroger. Une démarche sans précédent. 

Avec un certain sens de l’Entertainment, le gouvernement a détruit les disques durs du Guardian qui contenaient les fichiers Snowden avec une scie circulaire. Ils savaient bien entendu qu'il existait une seconde sauvegarde de ces fichiers : l'action était seulement cynique et symbolique. Soit la déclaration d'intention d'un gouvernement désireux d'atténuer ses craintes avec de la démagogie. La police a détenu le partenaire de Glenn Greenwald (l’un des premiers journalistes politiques américains à avoir publié les révélations de Snowden, ndlr), David Miranda, pendant neuf heures sans l'inculper sous les lois anti-terroristes. Cette méprise entre journalisme et terrorisme - encore une première au Royaume-Uni – est, vous en conviendrez, plus caractéristique des dictatures que des États de droit. 

Le gouvernement s'est servi du scandale des écoutes téléphoniques pour obtenir le contrôle des médias. En octobre 2013, le gouvernement a fait passer en force une charte royale sur l’auto-réglementation de la presse. Sorte de réponse au scandale des écoutes téléphoniques et à l'enquête Lveson qui en a découlé (la fameuse Leveson Inquiry, une enquête publique sur la culture, les pratiques et l'éthique de la presse britannique, ndlr), cette charte a été rédigée par les politiciens à huis clos, sans aucune consultation des médias. La vitesse et la confidentialité de l'affaire étaient troublantes. Une injonction désespérée de dernière minute déposée par les éditeurs a été rejetée par la Cour d'Appel. Selon Richard Gordon QC, du Press Standards Board of Finance, « ce que la charte du gouvernement envisage, c’est la possibilité d'un contrôle de la presse par l’exécutif pour la première fois depuis 1695 ». Ou comment un trait de stylo signait, en un instant, la fin de siècles d'une indépendance enviée par le monde entier. 

Désormais, l'admiration a laissé place à l'opprobre. L'Association Mondiale des Journaux et des Éditeurs de Médias d’Information (la WAN- IFRA, ndt) a diligenté une mission sans précédent sur la liberté de la presse pour faire part de ses inquiétudes. Par le passé, ces délégations ont été envoyées en Éthiopie, en Libye, au Yémen, en Tunisie, au Mexique, en Honduras, en Équateur, en Colombie, au Guatemala et en Azerbaïdjan. Le Royaume-Uni est en bonne compagnie.  

Le filtre pornographique

Nous arrivons enfin au « filtre pornographique » tant décrié. L'initiative de Whitehall (l’administration, ndlr) est plus que simplement pudibonde, c'est véritablement abominable. Les Internautes doivent décider explicitement de « participer » pour accéder à du matériel pornographique, obscène ou de mauvais goût. Mais qui sont les politiciens pour nous dire ce qui est « obscène » ou de « mauvais goût » ?

Le « filtre pornographique » a déjà été utilisé pour bloquer l'accès à des sites offrant de l'aide aux personnes pratiquant l’automutilation, aux toxicomanes, aux victimes de violence domestique et aux membres de la communauté LGBT

Richard Gordon QC a décrit la charte royale susmentionnée comme « kafkaesque ». Le roman d'Orwell 1984 est souvent évoqué en référence à l’affaire Snowden. Cependant, ces paradigmes littéraires ne font pas justice à la profondeur et à l'ampleur de la vision dystopique de David Cameron. L'espionnage du GCHQ, la chartre royale, la loi anti-terreur, le filtre pornographique...autant d'éléments dont la presse se fait l’écho mais nous attendons toujours de ressentir les véritables effets dans nos vies personnelles. C'est le plus inquiétant. Ce sont des initiatives subtiles, sournoises, et, en tant que société réactionnaire, qui a tendance à tolérer les désagréments de manière flegmatique, il semble que la Grande-Bretagne permettra à ces avancées insidieuses de continuer jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Les outils sont mis en place pour des niveaux inédits de contrôle civil et social. À côté de ça, le canon à eau de Boris Johnson n'est qu'une goutte dans l'océan.