Roumanie : la clope au ban

Article publié le 9 juin 2016
Article publié le 9 juin 2016

Le tabagisme a toujours été sur la corde raide, quelque part entre vice rédhibitoire et symbole d’un certain style de vie. Il est donc légitime que les gens aient développé des sentiments forts au sujet de leurs droits à cet égard.

Au cours des 10 dernières années, la quasi-totalité des pays européens ont adopté des lois visant à limiter le tabagisme dans les espaces clos, les lieux publics ou en présence de mineurs. Les gouvernements ont fait en sorte que ces lois n’entrent pas en vigueur dans le but de discriminer les fumeurs, mais plutôt par respect envers les non-fumeurs et pour des questions de santé publique.

La Roumanie est l’un des derniers à appliquer une politique stricte « antitabac » suite à l’adoption de la Loi n° 15/2016 le 17 mars dernier. Bien que la population ait été mise au courant des mois à l’avance, bon nombre de Roumains s’inquiétaient encore des conséquences. 

Pas de tabac, pas de business

Jusqu’à récemment, la Roumanie était l’un des rares pays d'Europe dont les lieux publics pouvaient rappeler une scène de Mad Men : permission de fumer dans les bars et restaurants, dans les boîtes de nuit, au travail et même dans les bâtiments administratifs. La loi précédente était très souple et permettait aux établissements d’appliquer leur propre politique antitabac, sans avoir à s’inquiéter d’une quelconque entorse au règlement. À première vue, ce système semblait donc garantir une grande autonomie pour les entrepreneurs. 

Cependant, cette autonomie favorisait les fumeurs et le sort des non-fumeurs ne préoccupait guère. Les propriétaires de restaurants, bars et cafés risquaient de perdre une grande partie de leur clientèle en limitant le tabagisme dans leur établissement. Ne restaient alors que deux options pour les non-fumeurs : s’habituer au tabagisme passif, ou ne pas sortir du tout.  

La voix du peuple 

Ce genre de règlementations sur le tabac n’est pas chose nouvelle en Europe. D’autre part, il convient de souligner les réactions engendrées : moins d’un mois après l’adoption de l’interdiction de fumer, la loi était déjà en passe d’être modifiée. 

Les Roumains ont exprimé leur mécontentement via les réseaux sociaux. Parmi la génération Y, nombreux sont ceux qui considèrent cette loi comme une violation flagrante de leurs droits, une certaine discrimination envers leurs habitudes. Fumer fait partie intégrante de la vie des Roumains : il leur est impensable d’abandonner ou de s’adapter à un nouvel ensemble de règles. Dans un monde où ladite génération adopte, dans l’ensemble, un mode de vie plus sain et préfère le jogging à la bonne vieille gueule de bois du samedi matin, la jeunesse roumaine est persuadée que le fait de ne pas fumer dans les lieux publics atténuera le plaisir de leurs sorties nocturnes. 

Tout en discutant de la nouvelle loi avec des étudiants et de jeunes professionnels à Bucarest, je ne peux m’empêcher de remarquer cette tristesse dans leurs yeux, au moment où ils réalisent qu’ils doivent sortir pour profiter de l’universel café-clope. 

« En tant que fumeur, je ne tire aucun plaisir à rester sous la pluie juste pour fumer une cigarette, affirme Emilian, étudiant modèle en chinois. Je ne pense pas que cette loi me fera arrêter de fumer, mais je comprends les préoccupations des entrepreneurs quant aux risques d’incendie de leurs cafés. »

Propriétaires et employés des restaurants du quartier historique de Bucarest prévoient une diminution significative de leur clientèle au cours des six prochains mois. L’un d’entre eux a confié à un journal local que « la fréquentation en pâtira, tout le monde va s’éparpiller ! Ce n’est pas une bonne idée. Des commerces tels que les nôtres ne sont pas prêts pour ce type de loi ».  

Pour couronner le tout, des étudiants ont menacé d’organiser une manifestation publique, à moins que le gouvernement ne modifie la nouvelle loi en faveur des fumeurs. La manifestation, originellement prévue pour le jeudi 5 avril, n’a jamais eu lieu étant donné que les législateurs ont cédé, ne souhaitant pas provoquer un rassemblement semblable à celui qui avait fait suite au tragique incendie de la discothèque Colectiv.

Néanmoins, les jeunes protestent d’une manière unique, bien que silencieuse. Selon les dires d’Arina, étudiante en troisième année de médecine : « Si nous ne pouvons pas fumer, nous ne sortons tout simplement pas. Être incapable de s’accorder une cigarette nous prive non seulement du plaisir de se socialiser, mais c’est aussi incroyablement frustrant pour nous les fumeurs ! ». 

Cette frustration gagne aussi bien les propriétaires de cafés, dans la mesure où certains clients partent sans payer, prétextant qu’ils « sortent pour fumer ». 

D’autre part, les non-fumeurs commencent à sentir la différence. « J’apprécie la meilleure qualité de l’air des cafés et restaurants. La nourriture est nettement meilleure et plus saine. Le problème ? Nous sommes moins nombreux à être par monts et par vaux. Mais ça nous donne l’opportunité de rencontrer de nouvelles personnes », s’amuse Andrei, futur ingénieur. 

La majorité des non-fumeurs roumains partage l’opinion plus optimiste de Claudia, psychologue : « Pour ma part, cette loi rend justice aux non-fumeurs qui ont le droit de respirer un air pur, tout comme les fumeurs ont le droit de fumer leur cigarette. Je crois fermement que tout se résume à s’arranger pour que les deux parties en tirent profit ».

Les gens avant l’argent 

Le gouvernement roumain semble avoir cédé sous la pression sociale des jeunes et des propriétaires, et adapté l’interdiction de fumer en fonction de leurs seuls besoins. Selon la nouvelle loi, tous les établissements (cafés, restaurants, bars, clubs, etc.) auront des zones fumeurs séparées à l’intérieur où les clients pourront apprécier leur nourriture ou boisson, clope au bec.

Les parlementaires considèrent cette situation comme « gagnant-gagnant », où fumeurs et non-fumeurs peuvent passer du bon temps. Cependant, la question de principe subsiste : un organisme dirigeant ne devrait pas se laisser convaincre si facilement, surtout lorsqu’il s’agit de modifier une loi sur la santé publique.