Roumanie : dans la vallée des larmes noires

Article publié le 26 septembre 2013
Article publié le 26 septembre 2013

Dans le Sud-Ouest de la Roumanie, dans la vallée de Jiu, les mines de charbon qui faisaient la fierté de Ceaucescu sont en train de s'éteindre. En attendant leur fermeture définitive en 2018, c'est tout un monde qui s'accroche pour ne pas sombrer.

Christian se souvient comme hier du jour où son père s'est fait avaler par la mine. Plus forte que les mineurs, elle en aura perdu un nombre considérable. Sur le site fantôme d'Aninoasa, dont le grand proche d'entrée rouillé rappelle les heures glorieuses de la période communiste, l'ancien mineur de 59 ans, au chômage, déambule sans but dans des ruines. Le visage marqué par l'alcool, les joues creusées, il vit sur la pension de sa mère aveugle, dans un appartement minuscule à l'odeur âcre. A 60 ans, il pourra bénéficier de sa retraite complète. Pendant «  18 ans, 7 mois et 14 jours  », il est descendu, comme 3000 autres mineurs, jusqu'à 700 mètres sous terre, rampant dans des galeries trop étroites. «  On ne savait pas si on serait toujours vivant le lendemain.  » Témoin d'un monde qui s'effondre, il passe son temps un verre de palinca (alcool local, ndlr) à la main. A Aninoasa, les bâtiments sont abandonnés. Ne restent que des murs. Et des souvenirs.

Germinal

Sous Ceaucescu pourtant, les mines de charbon de Jiu étaient essentielles pour alimenter les centrales électriques auxquelles tenait tant le dictateur communiste. Jusqu'à 50 000 mineurs y ont travaillé. Mais en 1997, les premières fermetures affectent la région. «  Les coûts de production étaient trop hauts  », assène Giorge Vasile, le maire d'Uricani. La même logique pousse les autorités roumaines actuelles à accélérer leurs fermetures, urgence accentuée par le défi de l'énergie propre imposé par l'Europe. Résultat: il ne reste que 7000 mineurs.

Dans les sites qui font de la résistance, comme à Vulcan, les mineurs rêvent encore de préserver leur activité. Le nouveau directeur croit dur comme fer à une autre possibilité  : celle d'un vaste complexe thermique ultra-moderne qui permettrait de poursuivre, au moins partiellement, l'extraction du minerai. Paros est mineur depuis 20 ans. Chef d'équipe, il descend tous les jours dans les entrailles noires de la terre. Juste avant, le café et la cigarette dans la salle de repos avec les copains sont indispensables. Tout comme ce regard jeté à la dérobée à Santa Varvara, la patronne des mineurs, qui veille au-dessus de l'entrée. Poulies rouillées, bâtiments de béton partiellement écroulés, tenues rudimentaires des mineurs, ascenseurs métalliques dignes de Germinal...On sent le temps suspendu, coupé de tout investissement.

Charbon, filon et station de ski

Pour assurer une transition loin d'être gagnée d'avance, d'audacieux projets existent. Le maire de Vulcan, Georghe Ile, un ancien ingénieur, souhaite transformer la région en pôle touristique, avec la création de stations de ski, de charmants chalets et autres promenades bucoliques. A terme il rêve que le secteur touristique embauche 15% de la population active. Mais les mineurs eux-mêmes n'y croient pas. «  Avec quel argent pourrait-on en profiter  ?  », se demandent-ils, eux qui ont déjà du mal à payer leurs soins médicaux. Indemnités chômage ou maigres pensions (quelques centaines d'euros le plus souvent), les populations de la région sont pauvres. Le taux de chômage atteint parfois les 60%, comme c'est le cas à Lupeni, ancienne plus grosse mine de la région. A Uricani, «  moins de 2% des étudiants diplômés trouvent du travail. Nous perdons des habitants tous les jours  : ils partent en Italie ou en Angleterre », poursuit le maire, qui a tenté d'encourager, en vain, le commerce du bois.

Loin de ces initiatives, restent les vrais laissés pour compte du charbon. Anna et Vlad, la trentaine, voudraient se marier. En attendant, les deux amoureux survivent en recherchant, dans une carrière de déchets minéraux déversés par le balai incessant des camions en provenance de Vulcan, la moindre trace de charbon. Leur gain  ? 2 euros les 40 kilos. Comme eux, des dizaines silhouettes s'agitent tous les jours dans ces carrières grises. Les mains cherchent, retournent, grattent.  Misik, 57 ans, ancien mineur au chômage qui vit dans l'une des tours délabrées de Vulcan, en connaît trop sur ce commerce illégal pour ne pas y avoir déjà goûté. Mais la honte de sa situation l'empêche de l'évoquer clairement. Pour lui, c'est sûr, son fils ira à la mine. «  Je n'ai pas d'argent pour tes études. Tu finiras comme moi à 500 mètres sous terre  », lui glisse-t-il, dans leur modeste salon. Claudio, acquiesce, tête baissée. Dans la région donc, le charbon est tout, le charbon est partout.

Daniel et sa famille vivent dans un ancien coron sordide, constamment boueux. La communauté rom dont ils font partie a du se raccorder illégalement à l'électricité. D'après lui, personne ne veut leur donner de travail à cause de leurs origines. Alors il a trouvé un filon qui lui permet de subsister  : quand les trains partent de Vulcan en route vers la plate-forme de nettoyage, le charbon doit être déchargé et déposé dans une autre locomotive. Daniel a juste quelques minutes devant lui pour en dérober. Des patrouilles de police viennent compliquer ses activités, pourtant il reconnaît que «  nous laisser voler du charbon  est un moyen de conserver la paix sociale  », auprès d'une population miséreuse et mal intégrée. Pourtant, il ne peut s'empêcher de s'inquiéter. «  Je connais un homme qui est allé en prison pour du charbon. Mais on n'a pas le choix. Quand il ressortira, il volera à nouveau.  »