Roozbeh Behtaji : « Les jeunes Européens vivent dans un no man’s land existentiel »

Article publié le 15 février 2011
Article publié le 15 février 2011
Même si les réalisateurs de cinéma venus des quatre coins de l’Europe aux rencontres Henri Langlois 2010 de Poitiers se ressemblent assez peu, Roozbeh Behtaji, jeune réalisateur de Göteborg, se démarque de la masse. Déjà parce qu’il n’a pas vraiment l’air suédois, mais aussi parce qu’il change de casquette tous les jours.
Même dans son premier film, London Transfer (2008), qu’il a présenté au festival, il joue un touriste à casquette soupçonné de terrorisme à cause de ses traits arabes.

Suède-Iran : le grand écart

« C’est vrai que je n’ai pas l’air suédois, et quand je vais en boîte, je sais qu’ils ne vont pas me laisser entrer. Ça arrive. Ils ne disent pas : "Tu ne peux pas entrer parce que tu es étranger". Ils disent : "Tu ne peux pas entrer avec ces chaussures-là". Et je ne sais jamais si c’est vraiment à cause des chaussures ou pas. » Quand Roozbeh Behtaji évoque les problèmes que lui posent ses yeux sombres et sa couleur de peau, on a un moment d’embarras. Est-ce vraiment ça la Suède, ce pays qu’on pense tellement ouvert ? Mais depuis le 11 septembre 2001, le monde a changé, la peur a pris le dessus. Roozbeh a quitté l’Iran pour la Suède avec sa mère quand il était petit. Même s’il n’y est retourné qu’une fois, il parle encore couramment le persan : « C’était super de voir l’Iran. Mais quand on y est, on remarque aussi que dans sa tête, on est plutôt suédois », dit Roozbeh en riant. Malgré cela, il parle les deux langues avec un accent et ne se sent chez lui dans aucun des deux pays : « En Suède, je suis un Iranien, et en Iran, un Suédois. »

"Ne laissez pas vos bagages abandonnés"

Toilettes, valise et menace terroriste

C’est de ce dilemme qu'est né son premier court-métrage, London Transfer (2008). Il raconte l’histoire de Sam, un touriste suédois en route pour le Mexique qui atterrit de nuit à Londres avec sa valise défoncée et qui se lance à la recherche des toilettes. « Do not leave your baggage unattended. » Toutes les deux minutes, une voix piaille dans les haut-parleurs que les bagages abandonnés sont une menace pour la sécurité. Sam essaie donc de se débarrasser de sa grosse valise, avec laquelle il n’arrive pas à rentrer dans les toilettes. Mais évidemment, personne ne veut l’aider. Cela aurait-il à voir avec sa physionomie ?

Lorsqu’une touriste américaine lui fait remarquer, méfiante, qu’il n’a pas l’air suédois, Sam lui répond : « C’est que je viens du Sud de la Suède. » Un cycliste errant dans les rues de Londres, qui ne parle que le cockney rhyming slang et que Sam trouve d’abord suspect, se révèlera finalement être un soutien de taille dans sa recherche des toilettes. L’idée du film, Roozbeh l’a eue quand il est lui-même allé à Londres en 2005 après les attentats et qu’il a réalisé l’angoisse extrême des gens là-bas. Marchant dans les rues, sans but, au rythme de la chanson « Maggot Brain » de Funkadelic, il s’est demandé pourquoi nous sommes tous prisonniers de nos peurs. Même s’il y régnait une ambiance de fin du monde, Roozbeh s’est senti bien à Londres, parce que malgré sa couleur de peau, c’est la première fois qu’il passait inaperçu : « Là-bas, je n’ai pas l’air différent, je parle comme tout le monde. »

Identité en déconstruction chez les Européens

A l’université de Göteborg, où Roozbeh a fait des études de scénariste, de réalisation et de philosophie, ce n’est pas vraiment le cas. Mais même s’il a déjà vécu dans de nombreux pays et villes, de Barcelone à Londres en passant par Berlin, il revient toujours à sa froide Scandinavie. Son prochain projet, un film sur les identités européennes, est financé par la télévision suédoise, et c’est elle aussi qui le diffusera : dans Bastian, Roozbeh veut reconstituer le long voyage entrepris par le héros éponyme à travers l’Europe pour retrouver ses vrais parents. Roozbeh illustre par là un dilemme paneuropéen.

Bastian ne sait pas s’il vient de Grèce, du Chili ou de la Turquie, parce qu’il ne connaît que ses parents adoptifs, qui sont suédois. Selon Roozbeh, la recherche de sa propre identité est un problème de notre génération, qui risque de se perdre dans un « no man’s land existentiel » à l’heure où les frontières sont ouvertes et où les possibilités sont infinies : « Tout le monde demande : Qui veux-tu être ? Personne ne demande : Qu’es-tu capable de faire ? Nous pouvons tout faire, chacun veut se réaliser. Mais plus on avance en âge, plus on a peur, parce qu’on n’y arrive pas et qu’il y a tellement de choix possibles. Quoi qu’on choisisse, toutes les autres possibilités sont de fait exclues, et beaucoup de gens s’en trouvent malheureux. » D’après Roozbeh, c’est particulièrement vrai en Europe, puisque non seulement nous connaissons le confort matériel et la paix, mais que nous pouvons également choisir où vivre et quoi faire de notre vie. La crainte de la liberté infinie n’est pas loin.

C’est aussi le cas de l’ami de Bastian dans le film, Bill, qui part de Suède avec lui et l’accompagne à Copenhague, Łódź, Berlin, Amsterdam, Paris, Barcelone et Londres, avant de revenir à Stockholm. Son diplôme de cinéma en poche depuis cinq ans, il attend encore que le succès arrive. Entre-temps, il fait un documentaire sur Bastian, et prend la fuite quand sa petite amie tombe enceinte. Roozbeh, qui joue le rôle de Bill, a l’intention de tourner cette odyssée européenne entre documentaire et fiction comme un « mockumentary », dans les cafés et les bars de toute l’Europe, avec les gens qu’il y rencontrera : « Je veux faire un film sur notre génération et sur le fait que nous nous posons tous les mêmes questions. On tournera quelques scènes dans des cafés, en s’asseyant à une table et en faisant comme si on était vraiment Bastian et Bill. De la fiction dans l’espace public, en quelque sorte. Un peu comme Borat, mais pas aussi drôle », dit Roozbeh en riant.

Mon chez-moi ? Facebook

Pour le format de Bastian, Roozbeh a voulu innover, parce qu’il ne veut pas se contenter de faire un film pour le cinéma : « Je savais dès le début que je ne tournais pas pour le cinéma. Il y a beaucoup de gens qui restent devant leur ordinateur à regarder You Tube. » C’est pourquoi il ne veut pas seulement présenter Bastian en version long-métrage dans certains cinémas et en projection sur grand écran ; il espère produire aussi une série pour la télévision et pour Internet que l’on pourra voir dans toute l’Europe.

C’est que la recherche d’une appartenance, d’une identité, n’est pas réservée aux immigrés en Suède, elle touche aussi de nombreux jeunes Européens : « Il s’agit de savoir où tu te sens chez toi. Plus j’y réfléchis, plus je réalise que ce n’est pas un endroit délimité par des frontières nationales. Mon chez-moi, ce sont les gens et les lieux que j’aime, et les personnes qui m’aiment en retour. Je crois que quand je clique sur ‘home’ dans Facebook, c’est là que je suis au plus près de ce que je peux appeler chez moi, parce qu’il y a tous les gens auxquels je tiens au même endroit. » À 29 ans, Roozbeh ne sait pas encore où il vivra plus tard. Avant de se décider, il veut encore essayer quelques villes en-dehors de la Scandinavie. Il dit en riant que toutes ses casquettes lui sont utiles : « Je crois que, quand je porte un chapeau, j’ai l’air moins dangereux. »

 Si vous voulez participer au projet Bastian de Roozbeh Behtaji, n’hésitez pas à contacter l’auteur de cet article par message privé (il suffit de cliquer sur la petite enveloppe à côté du nom de l’auteur) !

Photos: Avec l'aimable autorisation de ©Roozbeh Behtaji; Vidéo: (cc)You Tube