Rome et l'art : la rue tourne

Article publié le 13 novembre 2013
Article publié le 13 novembre 2013

Amsterdam et Barcelone font figure de paradis sur terre pour les artistes de rue. Malgré qu’elle soit le berceau de la satire, Rome est à la traine mais elle cherche à retrouver une position de choix. Après des années de batailles, entre manifestations, sit-in et campagnes de sensibilisation sur Internet, le vent semble finalement avoir tourné.

Des règlements et des dispositifs locaux approuvés dans des bureaux municipaux gris au nom du « bon goût » et de l’ordre public : voilà comment l’identité et la vie des artistes de rue de Rome ont été mises à rudes épreuves ces derniers mois.

La lutte colorée menée par les artistes de rue semble cependant avoir trouvé une issue positive. La Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Rome a en effet exprimé un avis favorable à la proposition de résolution pour la promotion des arts de rue dans la capitale. Celle-ci a été présentée par Gianluca Peciola, conseiller du SEL (Sinistra Ecologia Libertà) et élaborée avec les municipalités, les résidents et les artistes, pour qui le nouveau décret représente « une vrai chance de redonner à la ville de Rome la dignité des grandes capitales européennes » et « sortir de la période d’obscurantisme culturelle engendré par le pouvoir précédent ».

Censure artistique

La nouvelle réglementation apparait moins contraignante que la précédente, signée en avril 2012 par Dino Gasperini, l’ancien conseiller à la Culture d’Alemanno (ancien maire de Rome). Elle interdisait l’utilisation d’instruments à vent, de percussions et d’amplificateur. Elle limitait le nombre de membres d’un groupe à 5 et le temps de travail était réduit à deux heures par jour, à des endroits prédéterminés et limités à quelques places de la capitale. Elle prévoyait également des amendes en cas d’infraction. L’arrêté Gasperini a toujours été considéré par les artistes, représentés par le mouvement La Strada Libera Tutti (La Rue libère tout le monde, ndt) et par l’association Coo.R.A.S, « une répression claire de la valeur des arts de la rue, dans un cadre international où ils sont au contraire reconnus et valorisés comme un élément de l’identité nationale et collective ».

L’Europe est art

A Barcelone, les artistes se produisent le long des Ramblas, qui leur semblent pleinement dédiés. Ils s’ajoutent aux étals colorés d’oiseaux et de fleurs de la principale artère de la ville. Ils sont bien vus et appréciés des passants et des touristes. Cependant, ici aussi depuis 2011, un concours public a été instauré pour évaluer la formation académique et l’expérience des artistes. Des limites ont été fixées sur le nombre d’artistes qui peuvent se produire quotidiennement et sur les horaires consentis. A Amsterdam, les représentations artistiques ont lieu essentiellement sur Dam Square et Leidseplein et le théâtre de rue est populaire. La mairie a même consenti l’usage d’amplificateur, mais dans certaines limites. Par ailleurs, si pendant un temps les tags et graffitis étaient considérés comme un acte de vandalisme, dernièrement la tendance est évolué puisque les galeries d’art ont commencé à s’y intéresser et les collectionneurs à acheter. A Rome, l’art de rue a été jusqu’à présent empêché, gêné. Un comble pour une ville où il est présent depuis la Rome Antique (la première réglementation remonte à 462 avant J.C), où il a survécu au Moyen Age et au pouvoir papal, où depuis des siècles, il trouve sa plus simple expression dans le Pasquino, la statue parlante la plus célèbre de la ville. Pour quiconque s’est promené une seule fois dans le centre de Rome, il est facile d’imaginer l’impact pesant de l’ancienne réglementation sur le quotidien de ces artistes solitaires et la foule de badauds admirateurs.

Artistes contre politiques

Il ne faut pas s'attendre à ce que l’on cherche à comprendre les raisons de cet acharnement et découvrir que chacun ou presque pense la même chose. En effet, pour les artistes, en amont de ces décisions, résident la peur de la beauté et du bonheur des autres. Une richesse culturelle que la classe politique ne réussit pas à contrôler et, dans un cadre de transfert des maux, fait des artistes des boucs émissaires faciles. « Il est nécessaire et naturel de partager notre art avec les autres pour réussir à faire tomber les murs : la beauté est dans les yeux de ceux qui la regarde… et la peur de la beauté reste une peur atavique », explique Daniela D.S, chanteuse. « Etre dans la rue et partager nos rêves de liberté est la forme de communication la plus sincère qu’il soit, celle que cependant les politiques ne savent pas maîtriser », ajoute Claudio M., musicien joueur d’instruments divers et variables.

être et faire

L’avis favorable de la Direction des Affaires Culturelles représente cependant une nouvelle conquête des artistes de rue dont la lutte pacifique avait récemment été appuyée par le Tar Lazio (tribunal administratif régional), lequel en mai 2013 avait annulé 2 des articles considérés comme « les plus antipathiques ».

Contre les règlements répressifs imposés par le précédent conseil municipal, les artistes se sont exprimés à plusieurs reprises, manifestant leur insatisfaction à leur manière contre l’injustice et l’irrationalité qui écrasent à la fois leur travail et leur vie. Car ce qui ressort de leurs paroles et le seul fait de les regarder permet de se rendre compte qu'ils sont ce qu'ils font. Si la proposition des artistes venait à être partagée, le cycle saisonnier des batailles gagnées en paix et au soleil pourraient être mené à bien.