Rome et la G2 : immigration, espoirs et populisme

Article publié le 12 décembre 2011
Article publié le 12 décembre 2011
Demain, ces enfants nés et/ou ayant grandis dans la péninsule qui constituent cette fameuse seconde génération, représenteront un poids économique important en Italie, mais ils sont encore stigmatisés par la classe dirigeante et oubliés par la loi, au risque de leur donner des envies d’ailleurs. Chronique d'un amour pas toujours réciproque.

Ils s’appellent Puia, Fatou, Queenia ou encore Franck. Leur nom ne sonne pas vraiment italien et pour cause, ce sont des immigrés de seconde génération (G2). Ils ont grandi en Italie, se sont imprégnés de sa culture : pas vraiment immigrés mais pas tout à fait italien non plus. « Je suis un limbe » glisse Puia avec un grand sourire. Le jeune homme de 19 ans reçoit cafebabel.com en compagnie de son amie Giulia dans l’appartement familial, luxueusement décoré de tapisseries persanes. Dans sa chambre, les murs sont recouverts de posters de NBA, laissant à peine la place pour le drapeau iranien « Je me reconnais dans beaucoup d’aspects de la culture italienne […] mais par d’autres je me sens différent […] Quand je suis avec des Italiens je me sens pas vraiment italien mais en Iran je suis vu comme celui qui vient de l’Occident. »

Cet italien d'origine irannienne de 19 ans ne passe pas par quatre chemins. Pour lui, « L’Italie est un pays arriéré ».

Quand « l’immigré vient voler le travail »

Aux abonnés absents. C'est une bonne définition du statut des secondes générations en Italie. Pourtant le pays joue gros : selon un récent rapport de l'association Caritas-Migrantes, la G2 pourrait atteindre plus de 15% de la population d'ici 50 ans, un atout économique non négligeable pour le pays. Le cliché de la « mamma » et sa ribambelle de marmots a vécu. Et l’Italie pointe en queue du peloton européen de la natalité avec 9,18 naissances/1.000 habitants. Le phénomène des immigrés de 2e génération est toutefois relativement récent. Contrairement à la France ou l’Angleterre, la société italienne a encore du mal à s’ouvrir, cadenassée par une politique flirtant avec la xénophobie et des médias largement instrumentalisés : « Le JT italien scénarise un véritable terrorisme psychologique sur certaines catégories de la population » critique Giulia. « Il y a une peur de l’étranger, relayée par la Ligue du Nord [parti populiste d’Umberto Bossi]. Et, selon eux, l’immigré vient voler le travail » renchérit Puia.

Citoyenneté, patriotisme et titre de séjour

« Je ne suis pas encore italienne ». Prononcée dans un italien parfait, teinté d'un léger accent romain, cette phrase sonne faux si l’on regarde son parcours. Fatou, 16 ans, est née en Italie de parents sénégalais. Elle doit pourtant constamment garder sur elle son permis de séjour puisque la loi italienne ne reconnait toujours pas le droit du sol. Comme elle, ils sont des milliers à qui l'État italien renie la citoyenneté: « A l'école, dans les années 90, ma mère me racontait qu'il y avait maximum une personne d'origine étrangère par classe. Aujourd'hui les classes sont pleines des fils et de filles d'immigrés qui ont envie d'apprendre la culture italienne. On étudie les droits de la Constitution italienne sans les avoir. »

Malgré son jeune âge, Fatou milite dans une association d'aide aux communautés étrangères, l'association Dhuumcatu. Son but : aider la population de l'Esquilino, un quartier populaire de Rome, à affronter les démarches administratives pour acquérir la citoyenneté. « Je suis fière d'être multiculturelle, non pas seulement parce que je suis sénégalaise mais parce que j'ai eu l'occasion de grandir au milieu de compagnons chinois, bangladais, africains. De fait, je suis beaucoup plus ouverte qu’une grande majorité d'italiens. »

« [L’Italie] a peur de se regarder dans les yeux des autres alors même qu’elle en a besoin. Elle tente de maintenir une certaine tradition dans la société alors que les gens sont peu patriotes, mis à part au foot. »

Justement, c’est là que le bât blesse. Cette majorité d’Italiens ne semble pas concernée par le problème de leurs comparses. L’engagement, la culture, l’ouverture sur l’autre sont autant de choses que les immigrés entretiennent. Par eux-mêmes. Queenia définit la société italienne comme « pleine de paradoxes ». D’origines nigériane et brésilienne la jeune femme est arrivée en Italie à l’âge de 5 ans. Elle est la récente lauréate du concours « Scrivere Altrove » (« Écrire ailleurs ») et fait également partie de l’association Rete G2, qui se bat pour un changement de loi sur la citoyenneté. « [L’Italie] a peur de se regarder dans les yeux des autres alors même qu’elle en a besoin. Elle tente de maintenir une certaine tradition dans la société alors que les gens sont peu patriotes, mis à part au foot. » A 25 ans, la jeune femme, toujours étudiante, ne peut prétendre à la citoyenneté. Pour y avoir droit, l’État lui demande l’équivalent de 4 ans de cotisations. En attendant, elle se balade avec son permis de séjour : « Vivre suspendu à un permis de séjour pour études, c’est avoir peu de perspectives de croissance personnelle, ne pas pouvoir voyager sur de longues périodes et subir la discrimination à l’embauche. »

« [L’Italie] a peur de se regarder dans les yeux des autres alors même qu’elle en a besoin. »

« C’est à notre génération de faire avancer les choses »

La solution ? L’équité. C’est en tout cas ce que suggèrent Franck, Camerounais immigré en Italie depuis 7 ans et son colocataire sicilien Piero « L’État devrait donner les opportunités égales à tout le monde : […] pour s’intégrer il faut vivre le lieu où tu te trouves, pas seulement aller au marché ou rencontrer les membres de ta communauté mais pouvoir être un membre actif, participer au vote, faire les réunions communales, comme les Italiens. » En question : les problèmes d’intégration, bien sûr, qui dépendent « aussi des communautés. Après 15 ans certains ressortissants asiatiques ou bangladais ne parlent toujours pas italien », nuance Franck.

Dans son discours, il a notamment parlé de l'immigration comme une grande source d'espérance et soutenu que les enfants d'étrangers nés en Italie devaient immédiatemment avoir la citoyenneté italienne. Encore faudrait-il leur permettre de jouir d’un cadre juridique complaisant. La loi sur la reconnaissance de la citoyenneté est engluée au Parlement depuis des années. Quoi que, la démission de Berlusconi et le départ de son ombrageux allié Umberto Bossi signent peut être le début d'une nouvelle ère. Si tous les interviewés ont botté en touche quant à l'action de Mario Monti, ils n'ont en revanche pas manqué de saisir au vol la déclaration de Giorgio Napolitano. Dans une récente sortie, le président de la République a réaffirmé sa volonté de faire entrer le droit du sol dans la loi sur la citoyenneté. Cela constitue un premier pas en avant, c’est maintenant à la prochaine génération de transformer l'essai pour que ces belles paroles deviennent réalité. « C’est à notre génération, les futurs banquiers mais aussi pizzaiolos, de faire avancer les choses et de donner les mêmes opportunités à tout le monde » avance Piero.

Un message d'espoir donc, mais doublé d'un avertissement : avec un nombre de G2 promis à une explosion, le gouvernement a le choix : celui d’agir et d’intégrer légalement et culturellement ces populations pour relancer l’économie ou de continuer à les ignorer. Si l’Italie ne donne pas les cartes à la G2 dès maintenant, elle pourrait perdre très gros dans les prochaines années.

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l'Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l'équipe de cafebabel Rome.

Photos : Une et Texte : ©Ehsan Maleki, Napolitano : European Parliament/Flickr ; Vidéo : LookoutTV/youtube