Roland Ries : « On constate une méfiance assez largement répandue en Europe à l’égard de tout ce qui est différent »

Article publié le 14 octobre 2010
Article publié le 14 octobre 2010
Propos recueillis par Tania Gisselbrecht Profanation de sépultures, tags sur les domiciles et véhicules de personnalités locales… Strasbourg et son agglomération sont victimes d’actes xénophobes et racistes récurrents depuis 2010. Dans la ville où siègent le Conseil de l’Europe, la Cour européenne de droits de l’Homme et le Parlement européen, ça fait tâche.
Mardi 5 octobre, le maire de Strasbourg Roland Ries a lancé un appel au front républicain pour une condamnation citoyenne de ces actes - déjà signé par 6.800 personnes. En exclusivité sur cafebabel.com, il souhaite l’émergence d’une opinion publique européenne.

Cafebabel : Au cours des derniers mois, les actes à caractère raciste et xénophobe se sont accumulés à Strasbourg, mais aussi dans l’ensemble du département du Bas-Rhin et de la région d’Alsace. Mais c’est surtout Strasbourg qui est associée à ce phénomène. Son image de capitale européenne et de capitale des droits de l’homme n’est-elle pas fragilisée ?

Roland Ries : Mon sentiment est que non. Les premiers résultats de l’appel sont extrêmement encourageants. Il y a de très nombreux citoyens de base, ou exerçant des responsabilités, des élus aussi, qui nous appellent pour signer cet appel. Je pense que ça correspond à une attente. Je ne pense pas que la dimension européenne, l’identité européenne de la ville puisse être atteinte. Au contraire même. Je crois que l’idée qui était la mienne, à savoir de montrer que ces actes sont le fait de petits groupuscules, est aujourd’hui démontrée. Ce qui m’inquiète, c’est un climat général, en France et en Europe qui, de mon point de vue, est préoccupant. D’une certaine manière, on cherche à déstabiliser, à introduire des ferments de haine entre les communautés, entre individus, peut-être même entre les nations. On constate une méfiance assez largement répandue en Europe à l’égard de tout ce qui est différent.

Cafebabel : Vous évoquez l’émergence d’un climat similaire dans d’autres pays européens. Pensez vous que des mouvements extrémistes peuvent agir de manière concertée pour déstabiliser le continent ?

Roland Ries : Je n’irai pas jusqu’à voir de complot général derrière ces actes. Je pense que les nations européennes sont des nations vieillissantes et que le réflexe naturel, quand on avance en âge, c’est de se protéger, d’avoir peur de l’autre. C’est sur ce réflexe que jouent les extrémistes ; ils alimentent ce sentiment en s’attaquant aux domiciles des élus et personnalités en vue.

Cafebabel : Considérez-vous que le « vivre ensemble » est devenu un des principaux enjeux du projet de construction européenne ?

roland_ries.jpgRoland Ries : Je crois que ce qui est devenu un enjeu au niveau européen, c’est la création d’une opinion publique européenne. J’espère qu’elle se construira autour de valeurs comme l’humanisme rhénan, l’acceptation de la différence, l’acceptation de l’autre dans ce qu’il a de spécifique. Une démocratie se fonde toujours sur une opinion publique, qui diverge sur certaines questions, mais qui peut être d’accord sur ce socle de valeurs communes qui constitue notre bien commun. Si on réussit à avancer dans cette direction, on réussira à faire avancer en même temps l’Europe.

Cafebabel : L’appel ne constitue que la première étape d’une mobilisation citoyenne. Pourrait-on envisager aussi de provoquer un sursaut au niveau européen ?

Roland Ries : Je pense que mobiliser les citoyens, qui peuvent avoir des désaccords sur d’autres points, mais qui ont au moins pour objectif commun de défendre les valeurs de la République et le socle démocratique, est en soi une bonne chose. Toutes les familles politiques attachées à ces valeurs peuvent se réunir. C’est ça l’objectif de l’appel ; à Strasbourg, en France, et pourquoi pas au niveau européen.

Cafebabel : Souhaiteriez-vous que des personnalités au niveau européen s’engagent à vos côtés ?

Roland Ries : Bien sûr je le souhaite, mais je crois que le fond de ma motivation, à côté des démarches nécessaires de la police et de la justice pour retrouver les coupables et les châtier, c’est qu’il y ait une réaction des pouvoirs publics pour traiter ce phénomène en amont, éviter ce qui s’est passé jadis (ndlr : l’attitude passive des pouvoirs publics face à la montée des phénomènes racistes et antisémites dans les années 1930), on a vu sur quoi cela a débouché. Certes, les temps ne sont pas comparables, mais attaquons-nous à ces choses maintenant et montrons la force et la diversité des personnes qui sont attachés aux valeurs républicaines et démocratiques.

Photos : (cc) tim caynes/Flickr ; Portrait de Roland Ries : (cc) ville de Strasbourg