Rob Ford et les libertins, chéris

Article publié le 9 décembre 2013
Article publié le 9 décembre 2013

Rob Ford, le maire de Toronto, a récemment admis avoir fumé du crack. Ce qui n'a pas manqué de provoquer des exclamations d'indignation... mais pas de dégout moral. Certains ont même pris plaisir à suivre les frasques du malicieux élu. Que ce soit pour le crack, les orgies ou la fornication traditionnelle, qu'y a-t-il dans les personnalités hédonistes publiques qui nous enchante tant ? 

Le maire de To­ronto, Rob Ford a dé­clen­ché une ava­lanche de mots d'es­prit après ses ré­vé­la­tions en no­vembre sur ses prises de crack et de co­caïne ce qu'il avait nié « sin­cè­re­ment » pen­dant des mois. L'in­cré­du­lité a été la ré­ac­tion una­nime mais com­ment un homme, qui réus­sit aussi  bien au pou­voir et en res­pon­sa­bi­li­tés, peut-il s'en­ga­ger dans de telles com­bines ?

Dans cer­tains mi­lieux, cette in­cré­du­lité a été tein­tée de rage, mais beau­coup ont ex­primé leur joie voire leur ju­bi­la­tion face aux ac­cu­sa­tions. On aime les scan­dales et ce sen­ti­ment dé­li­cieux envers le mal­heur d'au­trui. Pour­quoi, alors, la plu­part d'entre nous rient lors­qu’il fau­drait condam­ner les people un peu trop li­ber­tins ? Je­tons un coup d'oeil à quelques épi­cu­riens made in UE pour trou­ver des ré­ponses.

le ca­va­lier de la nuit

Les sur­noms don­nés aux po­li­ti­ciens ac­tuels sont des sy­no­nymes ty­piques de leurs ac­tions. Tony Blair c'est le New La­bour, Charles de Gaulle le gaul­lisme, Abra­ham Lin­coln l'abo­li­tion de l'es­cla­vage. Mais pour Sil­vio Ber­lus­coni, le « grand » homme qui a do­miné la po­li­tique ita­lienne pen­dant 20 ans, que re­pré­sente-t-il ? On ne se sou­vien­dra pas de Ber­lus­coni pour ces ac­tions po­li­tiques ou ses pen­sées in­tel­lec­tuelles. Oh non, le sur­nom de Ber­lus­coni fait al­lu­sion à une chose et une seule : les par­ties de Bunga Bunga.

Le Ca­va­liere res­semble à une sta­tue de cire qui pour­rait fondre à chaque ins­tant, mais l'en­du­rance de Ber­lus­coni est vrai­ment re­mar­quable. Il a tra­versé avec suc­cès sept scan­dales sexuels, dans d'autres pays cela au­rait ruiné une car­rière po­li­tique. Ses par­ties de Bunga Bunga sont lé­gen­daires. Il a or­ga­nisé avec concu­pis­cence, dans sa villa, des soi­rées avec des hordes de pros­ti­tuées dé­gui­sées en in­fir­mières et en po­li­cières. Son hu­mour le lui rend bien : il est li­bi­di­neux à sou­hait. En avril 2011, il ré­gale : « quand on leur de­mande si elles cou­che­raient avec moi, 30% des femmes ré­pondent "oui", 70% "quoi, en­core ?" ». L'homme in­carne la honte, mais 29,1% ont en­core voté pour lui aux élec­tions de 2013. Son nom ins­pire sou­vent le rire plu­tôt que la rage. Pour­quoi est-il à la fois si scan­da­leux et si dé­li­cieux ? Le psy­chiatre Mas­simo Fa­gioli a la ré­ponse et la donne sur CNN : « C'est la men­ta­lité ca­tho­lique. Pé­cher la nuit et se confes­ser le matin ». En d'autres termes, on aime les énormes scan­dales parce que, com­paré à nos dé­lits, ils semblent mi­neurs. C'est confor­table pour le pé­cheur qui est en nous. Et ainsi, au moins dans notre es­prit, la mo­ra­lité est sauve.

Le ré­vé­rend, tout en ké­ta­mine

Le ré­vé­rend Paul Flo­wers,63 ans, a les traits d'un per­son­nage d'une pa­ro­die de Skins. Après avoir été pen­dant qua­rante ans pas­teur mé­tho­diste, Flo­wers a été in­ex­pli­ca­ble­ment nommé pré­sident de la banque Co-op en Grande-Bre­tagne. En deux ans et à lui seul, il a mis l'établissement à ge­noux. Ap­pelé à com­pa­raître de­vant les dé­pu­tés et la Chambre des Com­munes, notre ré­vé­rend a dû s’ex­pli­quer sur les dé­gâts qu'il a pro­vo­qués, mais ce n'était qu'un début. Les jours sui­vants, les au­to­ri­tés ont dé­cou­vert que le saint père Flo­wers consom­mait son poids en co­caïne et en ké­ta­mine. Pas un mince ex­ploit vu son sur­poids. Mais son âge, son poids et la quan­tité co­los­sale de drogues consom­mées sou­lèvent sur­tout une ques­tion : com­ment son cœur peut-il tenir le coup pen­dant ses or­gies gay ?

Le ré­vé­rend a confié aux dé­pu­tés que la banque Co-op pos­sé­dait un actif de 3 mil­liards, alors qu'en réa­lité il s’éle­vait à 47 mil­liards. Vus à tra­vers les yeux d'un démon de la ké­ta­mine, les ac­tifs de la banque ap­pa­raissent loin­tains et mi­nus­cules. La ce­rise sur le gâ­teau de ce scan­dale ex­quis ? Pen­dant douze ans Père Flo­wers a di­rigé un or­ga­nisme de bien­fai­sance anti-drogue avec ce slo­gan : « Dire la vé­rité sur les drogues ».

Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment « scan­da­leux-dé­li­cieux » chez le ré­vé­rend Flo­wers, c'est bien évi­dem­ment son au­dace. Un dé­dain total pour l'au­to­rité est sou­vent une chose que l'on ad­mire, même si on n'est pas d'ac­cord avec la façon dont cela se ma­ni­feste. Le ré­vé­rend ex­prime un cer­tain at­trait pour l'anar­chie. Et nous, on aime voir les per­son­na­li­tés les plus pros­pères va­ciller en dé­pas­sant leur vo­ca­tion. Mais ce qui frappe, c'est la fan­tas­tique aura de ce scan­dale car ce qu'il a fait est tout bon­ne­ment im­pos­sible.

le mi­nistre, le chauf­feur et la co­caïne

L'an­cien mi­nistre de l'em­ploi es­pa­gnol, Ja­vier Guer­rero a reçu d'énormes sub­ven­tions de l'UE pour dé­ve­lop­per des en­tre­prises et créer des em­plois. Tou­te­fois son pro­gramme de créa­tion d'em­ploi semble avoir été concen­tré sur les champs de coca de Co­lom­bie plu­tôt que sur l'éco­no­mie es­pa­gnole. Car Guer­rero et son chauf­feur, Juan Fran­cisco Tru­jillo, au­raient dé­pensé 25 000 € par mois en co­caïne.

De ce cas là, ap­pa­raît une ex­pli­ca­tion pos­sible dans notre en­goue­ment pour les scan­dales, et la crainte que cer­tains ex­ploits ins­pirent. Ce scan­dale est tout à la fois le té­moi­gnage de la re­mar­quable en­du­rance du corps hu­main et celui d’une aber­ra­tion dans le pay­sage po­li­tique es­pa­gnol. Mais ici l'ou­trage a une sé­rieuse vic­time : l'éco­no­mie dont les dif­fi­cul­tés ne sont plus à prou­ver en Espagne. Le neu­ros­cien­ti­fique Dean Bur­net sug­gère que l'am­bi­guïté des scan­dales est une des causes de nos étranges ré­ac­tions émo­tion­nelles, « comme un robot qui ren­con­tre­rait un pa­ra­doxe lo­gique ». A l’in­verse de l'am­bi­guïté, nous op­tons sans lo­gique pour des opi­nions bien ar­rê­tées.

Alors que notre com­por­te­ment quo­ti­dien est « ro­bo­tisé » et que nous fai­sons preuve d'une obéis­sance in­faillible à nos su­pé­rieurs, les scan­dales nous pro­curent un im­mense plai­sir. Sû­re­ment parce que nous voyons un autre robot re­je­ter sa pro­gram­ma­tion et faire pas­ser ses dé­sirs idio­syn­cra­tiques avant les exi­gences du pou­voir. Ces scé­lé­rats scan­da­leux servent de « proxy » à nos propres dé­sirs re­fou­lés. Et ce, juste pour le plai­sir.