Risque de récession en Europe

Article publié le 15 octobre 2002
Publié par la communauté
Article publié le 15 octobre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La guerre anglo-américaine pourrait entraîner une nouvelle récession mondiale. Mais l'UE peut sauver d'un coup la paix, l'économie et le développement durable.

LIraq fait face à la menace dune deuxième guerre dévastatrice sur son territoire dans une situation extrêmement précaire. Ces dernières années, léconomie iraquienne a pratiquement stagné, avec des rythmes de croissance yo-yo, un niveau de vie nettement insuffisant, des taux dinflation régulièrement à deux chiffres et avoisinant les trois. Lembargo qui pèse sur lIrak touche chaque bien qui ne soit pas un médicament ou une denrée alimentaire, et cette situation pénalise gravement toute tentative de reprise : les technologies sont très arriérées, et les pièces de rechange des installations sont introuvables, ce qui fait de chaque panne un dégât permanent.

Pétrole contre nourriture

Quand on parle de léconomie irakienne, le point central et pivot de toute analyse demeure naturellement le pétrole : la population iraquienne en effet survit à grand peine grâce (pour ainsi dire) au programme « Oil for food » des Nations-Unies, lancé en 96. Il permet à lIraq lexportation dun quota prédéterminé de pétrole, lequel est mis sur le marché, et le produit de lopération est utilisé par des programmes destinés à subvenir aux besoins de la population, en premier lieu en matière de médicaments et dalimentation. Lallocation des fonds est décidée par lONU elle-même, laquelle gère le compte où affluent les revenus de la vente du brut.

Il est à noter que les paiements pour le pétrole iraquiens sont effectués exclusivement en euros, et par ailleurs que lIrak est membre à part entière de lOPEC, le cartel réunissant la majeure partie des producteurs mondiaux de brut. La production fixée pour lIrak se situe autour de 2,5 millions de barils par jour ; dans lhypothèse où lembargo et les restrictions seraient éliminés, on estime quil pourrait y avoir une hausse de loffre, jusque 30%, qui ninfluerait probablement pas les prix mondiaux, mais qui pourrait faire entrer dans les caisses irakiennes des ressources importantes pour relancer léconomie.

Il est évident en effet que le programme « Oil for food » est sérieusement insuffisant pour garantir un niveau de vie décent à la population. On estime qu1/2 million denfants sont morts ces dix dernières années alors que chaque citoyen ne dispose en moyenne que de 2000 calories par jour, ce qui inférieur à la limite minimale recommandée de 2400. En outre, le PIB par habitant est denviron 2700 $, ce qui est en-dessous dEtats comme lAngola, lAlbanie, lAzerbaïdjan . Si, comme il semble, cest la population civile qui a seule fait les frais de lembargo, vu que le dictateur qui aurait dû en être la cible est encore très actif à son poste, alors linstrument de lembargo comme arme contre les régimes totalitaires a de nouveau échoué (comme dans le cas de Cuba, du reste).

10$ d'augmentation du baril de pétrole = 0,5% de croissance en moins

Evidemment, une éventuelle guerre contre lIrak ne pourra pas améliorer la situation ; mais elle pourra en tout cas la faire notablement empirer chez nous et outre-Atlantique. La raison est simple, elle est liée à la constatation quune hausse forte et subite du prix du pétrole, en cette période de stagnation des économies occidentales, aurait sur elles un effet dévastateur. La Commission européenne estime que pour chaque augmentation de 10$ du prix du pétrole (par baril), léconomie subirait en moyenne un choc sur la croissance de lordre de 0,5% du PIB ; des pays comme lAllemagne ou lItalie entreraient automatiquement en récession, tandis que des réactions en chaine seraient à prévoir ( si lon imagine limpact sur les bourses ou sur les politiques monétaires anti-inflationnistes, la récession pourrait même devenir très sérieuse).

La raison pour laquelle une augmentation du prix de pétrole serait quasiment automatique vient du fait que les pays arabes (l'Arabie saoudite en tête), qui ont dans de nombreux cas des accords commerciaux et de coopération avec lIrak, peuvent parfaitement mettre à genou les pays occidentaux en restreignant loffre de brut. Les économistes saccordent à dire que pour quil y ait un effet sur le PIB, cette hausse doit être durable, non compensable par une poussée fiscale due à laugmentation des dépenses de guerre. Il est en effet probable que cette guerre ne sera pas brève comme elle la été il y a 10 ans, étant donné que les Irakiens nattaqueront plus leur ennemi à découvert dans le désert, mais à travers une longue guérilla, sans doute dans les grands centres habités.

Dans tous las cas, une coupe irakienne de 2,5 millions de barils dans la production journalière pourrait parfaitement engendrer une hausse de 10$ du prix du pétrole ; pendant la guerre de 1990, les cotations avaient doublé (denviron 15$ à plus de 30$) tandis quà loccasion de la baisse de loffre en 1999 (4,3 millions de barils), le prix avait triplé (de 10 à 30$).

Qui dit politique énergétique commune, dit politique étrangère commune

Dans ce contexte, lUE cherche à parer le coup ou tout au moins à prendre des contre-mesures ; la Commission est en effet en train de forcer les délais pour mieux intégrer les politiques sur lénergie au niveau communautaire, tandis quune mesure pour augmenter les réserves énergétiques est en train de prendre forme, de façon à contraster la volatilité des marchés.

Un point reste cependant fondamental : la politique énergétique commune, caractérisée par une forte dépendance extérieure, doit être accompagnée dune politique étrangère commune. Sans celle-ci, les mesures prises au niveau européen ne pourront être que défensives, en qualité dadaptation à des dangers immédiats et communs. Une politique étrangère agressive doit au contraire être amenée à anticiper les possibles évolutions du marché des sources dénergie, en premier lieu le pétrole ; cest dans ce cadre que lIraq joue un rôle fondamental.

Il dispose, après lArabie saoudite, des réserves pétrolifères les plus importantes au monde ; un des facteurs qui caractérise la grande volatilité du marché du pétrole sont précisément les voix discordantes sur la viabilité des réserves mondiales, et dans ce contexte, des pays comme lIrak et la Russie représentent des sources indispensables pour une fourniture continue et stable.

A partir du moment où les Etats-Unis maintiennent des relations , dans le meilleur des cas, froides avec Bagdad, lUE peut être le partenaire favori des Iraquiens pour la fourniture du pétrole, dans lhypothèse cependant quils puissent être libres de décider où le vendre (le brut iraquien est aujourdhui destiné à 45% aux Etats-Unis, soit le 6ème fournisseur, et à 35% à lUE). Lavantage serait davoir une source de longue durée et un nombre plus important dimportations payables en euro, et non en dollars. Le geste de Saddam Hussein, qui a offert le pétrole irakien aux sociétés européennes en complément de la décision daccepter linspection de lONU, nest dailleurs pas anodin.

Les Etats de lUE auraient certainement tout un tas de bonnes raisons pour ne pas entrer en guerre contre lIrak ; la raison énergétique, même si elle sans doute la plus cynique, nen est cependant pas la moins importante. Dautre part, cest certainement ce motif qui pousse les Etats-Unis à une guerre contre Saddam Hussein, ils cherchent à soctroyer un pouvoir immense sur léchiquier politique et économique au Moyen-Orient. Croire que lUE en suivant laventure américaine, pourra participer au banquet est illusoire ; en échange des bénéfices de quelques entreprises européennes, les Etats-Unis obtiendraient en effet le contrôle de la politique énergétique mondiale.

Pour lUE, lautre voie pour diminuer les risques dun contrecoup sur sa propre économie dun choc pétrolier est celle dinvestir dans la recherche et lusage pratique des autres sources dénergie renouvelables ; ce choix vise le long terme et saccompagne de lagréable sentiment de pouvoir ouvrir la voie au développement soutenable mondial.

Il est dommage que les efforts pour lutilisation des sources dénergies renouvelables soient systématiquement proportionnels au prix du pétrole. Lespoir est donc que les politiques visant à contenir les prix du pétrole ne porte pas préjudice à ces recherches ; les problèmes de lenvironnement, linstabilité politique au Moyen-Orient et la volatilité du marché du pétrole ne feront rien dautre que renvoyer le problème à un moment où nous serons encore plus en retard quaujourdhui.